La respiration plus lente du Nymphomaniac non censuré

Banni du Festival de Cannes en 2011, le réalisateur danois Lars Von Trier exhibait dimanche, jour de la présentation de la version longue de Nymphomaniac Vol. 1, un t-shirt au message plutôt ironique.
Photo: Agence France-Presse (photo) Johannes Eisele Banni du Festival de Cannes en 2011, le réalisateur danois Lars Von Trier exhibait dimanche, jour de la présentation de la version longue de Nymphomaniac Vol. 1, un t-shirt au message plutôt ironique.

Berlin — Lars Von Trier était de passage dimanche à la Berlinale. Non pas pour participer à la conférence de presse de Nymphomaniac Vol. 1, présenté en sélection officielle hors concours dans sa version non censurée. Pensez-vous. En 2011, le cinéaste danois avait suscité la controverse à Cannes pour cause de propos antisémites. Banni de la Croisette, il avait ensuite juré ne plus jamais s’adresser à la presse internationale, promesse qu’il a tenue jusqu’ici.

 

Mais le gars n’a rien contre les photographes, comme il l’a démontré en participant dimanche après-midi au photo call précédant la conférence de presse de son film, où il arborait un gaminet portant le logo du Festival de Cannes puis, marqué en lettres d’or juste en dessous, « persona non grata ». C’est tout Lars, ça. Provocateur provoqué, il en remet une couche.

 

Nymphomaniac s’est très bien passé de Cannes jusqu’ici. Il aurait même pu se passer de Berlin si ce n’était de cette double version du film, l’une censurée pour les salles, l’autre intégrale, objet de curiosité pour l’instant réservé aux festivals. La Berlinale l’a attrapé au vol, du moins pour le volume 1, qui dure 27 minutes de plus que la version attendue sur nos écrans en mars.

 

La différence est à la fois invisible et marquée. Invisible parce que le récit ne réserve pas de développements supplémentaires par rapport à l’autre version, vue à Paris en janvier. Marquée parce que le film, même augmenté de plusieurs plans de sexe hardcore et de nudité frontale, apparaît moins violent, moins agressif, en raison de sa respiration plus lente, de son tempo plus dilaté, qui lui confèrent un esprit plus solennel, plus proche en fait de l’esprit de son créateur. Il s’en dégage aussi un discours plus net, simplement évoqué dans la version courte, sur le fil barbelé qui relie le sexe et la mort.

 

Nymphomaniac raconte le lent sacrifice de Joe, interprétée par Charlotte Gainsbourg au présent, par Stacy Martin dans les flashbacks. Celle-ci se mortifie par le sexe depuis l’adolescence. Après l’avoir découverte à moitié morte dans une ruelle, un bon samaritain (Stellan Skarsgaard) la recueille dans son appartement spartiate — rappelant un décor de théâtre brechtien — et l’invite à lui raconter son histoire. « Les deux personnages dans cette pièce incarnent deux faces de Lars Von Trier, a déclaré Skarsgaard en conférence de presse. Celui que je joue est le plus timoré, le plus introverti ; celui de Charlotte, le plus amusant, mais aussi le plus solitaire. Il est asexué et elle se situe tout à l’opposé de cela ».

 

Le thème de la femme martyre évoque d’emblée Breaking the Waves, mais également Antéchrist, Dogville, Dancer in the Dark, bref, tous ces films dits misogynes qu’on reproche à Lars Von Trier de tourner à répétition, sans qu’on puisse s’empêcher de les admirer pour leurs immenses qualités esthétiques et leur puissance liturgique.

 

« Sur le plateau, il est patient, gentil. Il nous disait de prendre notre temps, ce qui surprend beaucoup quand on vient comme moi de Hollywood », avouait Christian Slater, qui dans le film joue (très bien) le père adoré de l’héroïne. Uma Thurman, dont on avait oublié à quel point elle pouvait être une actrice brillante, ne tarit pas non plus d’éloges sur le cinéaste qui lui a confié un défi olympique qu’elle a relevé avec brio : jouer une épouse délaissée au profit de Joe dans une scène contenant sept pages de monologue à retenir : « C’est rafraîchissant, vivant, excitant, de travailler avec quelqu’un qui nous donne tout cet espace pour créer. Ça ne nous arrive jamais [aux États-Unis] ».

 

Charlotte Gainsbourg s’était fait excuser pour cause de tournage prolongé, mais son partenaire Shia LaBeouf était présent à la conférence. Enfin, il y a fait une apparition. Casquette enfoncée sur la tête, il a quitté brusquement la salle en faisant cette déclaration attribuée au champion footballeur Éric Cantona : « Quand les mouettes suivent le chalutier, c’est qu’elles pensent qu’on va leur donner des sardines. » Inutile de vous dire que ce Lars amateur n’a impressionné personne.

 

Après avoir dénigré la version intégrale en décembre, au moment de la sortie européenne de la version censurée, la productrice de Nymphomaniac, Louise Vesth, a reconnu du bout des lèvres que « la version longue pousse plus loin la discussion [sur la sexualité]. Il ne s’agit pas d’une autre histoire, dit-elle. C’est la même. En plus profond ». On ne saurait mieux dire.