Les amants du Mile End

L’Israélienne Hadas Yaron et l’Américain Luzer Twersky jouent un couple en crise.
Photo: Métafilms L’Israélienne Hadas Yaron et l’Américain Luzer Twersky jouent un couple en crise.

Maxime Giroux termine à Montréal le tournage de son troisième long métrage, Félix et Meira, une histoire de triangle amoureux inusité. En effet, l’une des protagonistes est issue de la communauté juive hassidique. Elle est interprétée par l’actrice israélienne Hadas Yaron, Prix d’interprétation féminine à Venise en 2012 pour Le coeur a ses raisons, de Rama Burshtein. L’Américain Luzer Twersky campe son mari désemparé et Martin Dubreuil, le joyeux hurluberlu dont elle s’éprend. On a rencontré l’équipe à la veille du dernier coup de clap.

 

Pourquoi les juifs hassidiques ? « J’ai longtemps vécu dans le Mile End. Ils étaient mes voisins. J’ai eu beau essayer de lier connaissance, voire juste entrer en contact, ç’a toujours été impossible », explique tout de go Maxime Giroux, cinéaste doué à qui l’on doit les films Demain et Jo pour Jonathan, celui-ci remarqué au Festival de Locarno et lauréat en nos terres du Prix de la critique au Festival du nouveau cinéma et du prix Gilles-Carle aux Rendez-vous du cinéma québécois.

 

Frustré, ce désir d’en apprendre davantage sur l’autre ne fit qu’attiser la curiosité de l’auteur. « J’ai effectué beaucoup de recherches sur le terrain », assure-t-il. Alexandre Laferrière, son coscénariste, plongea pour sa part le nez dans les livres.

 

« Je savais que la communauté vivait en vase clos, mais j’ignorais qu’il était si difficile de la quitter, surtout pour les femmes, poursuit le cinéaste. Un homme qui part, c’est grave, mais une femme, c’est tragique. Elles ont en moyenne huit enfants chacune, voire dix ou douze. Une femme qui s’en va, c’est l’avenir qui est compromis. Pour elles, c’est d’autant plus ardu qu’il leur est impossible de garder leurs enfants. La communauté plaide chaque fois qu’ils vivront un trop grand traumatisme, et la communauté gagne à tous les coups. » Voilà un terreau dramatique fertile, on en conviendra.


Montréal, ville ouverte

 

En mode plus « pop » que dans ses oeuvres précédentes, dixit l’auteur, Félix et Meira relate une rencontre improbable, celle qui survient entre une jeune femme étouffée par un surcroît de balises et un jeune homme oisif complètement carencé en la matière. Entre les deux, un mari contraint de se remettre en question, exercice effrayant s’il en est.

 

Martin Dubreuil, qui poursuit sa belle lancée après Chasse au Godard d’Abbittibbi et Bunker, bientôt en salle, joue Félix, l’amoureux doux-dingue. « Félix est un gars désinvolte. Il ne travaille pas vraiment. Il erre dans l’existence, mais avec bonhomie. Il est le mouton noir de sa famille : sa jeune soeur suit les traces de leur père millionnaire qui a réussi en affaires. C’est justement la maladie de ce dernier qui confronte Félix à ses choix de vie. » Ou plutôt à son incapacité d’en faire.

 

Dans un moment de désarroi, entre en scène Meira, une juive hassidique embourbée dans un mariage et un milieu où elle ne se reconnaît pas. « Félix se retrouve soudain en quête d’une spiritualité alors que Meira essaie de se départir de la sienne, note Hadas Yaron. Leurs chemins se croisent à cet instant précis, un instant décisif pour eux deux […]. C’est très beau, ce qu’exprime le scénario. Félix trouve en Meira un ancrage tandis qu’elle se laisse emporter grâce à lui par un vent de folie. C’est de cela qu’elle se languissait, sans le savoir. Comment aurait-elle pu le savoir ? »

 

Loin de voir dans le mari le méchant de service, Luzer Twersky, l’acteur de 29 ans qui défend le rôle, éprouve au contraire pour lui une grande empathie. Et ce, en dépit du fait qu’il a lui-même quitté la communauté hassidique new-yorkaise. C’était il y a six ans. Il n’a pas pu revoir ses deux enfants depuis. « Pendant des années, j’ai été cet homme-là, confie-t-il. J’ai été élevé avec cette voie à suivre : trouver une femme, l’épouser et lui faire des enfants. Je ne connaissais rien d’autre. Tout ce qui menaçait ce dessein était dangereux. Je comprends le mari de Meira : il a réussi à réaliser son rêve, et voilà qu’il se réveille en sursaut dans une réalité qu’il ne connaît pas. »


Aller vers l’autre

 

À ce chapitre, Félix et Meira ne cherche pas à démoniser la communauté hassidique, d’assurer Sylvain Corbeil, producteur passionné de Metafilms (Laurentie, Vic et Flo ont vu un ours, Diego Star), qui se démène encore pour boucler le budget de la postproduction. D’ailleurs, au final, hormis Luzer Twersky, deux des acteurs sont d’anciens juifs hassidiques, aussi ont-ils officié à titre de consultants techniques, pour que la vision proposée soit réaliste et non folklorique.

 

« Je crois fondamentalement qu’il n’y a que deux types de personnes : les bonnes et les mauvaises, et on en retrouve dans toutes les confessions, estime Luzer Twersky. Et ça vaut pour les athées, dont je suis. La religion, en revanche, peut pousser une bonne personne à commettre le mal. Ce n’est pas de moi, c’est du physicien Steven Weinberg. Chose certaine, il n’y a pas de mauvaises personnes dans Félix et Meira. »

 

« Découvrir des univers pour ensuite les raconter, c’est ça qui m’allume », résume de son côté le cinéaste. Avec Jo pour Jonathan, c’était le monde de la banlieue, mais cela participait de la même impulsion, de la même poussée vers l’autre. Un autre que Maxime Giroux a décidé de connaître, coûte que coûte.