Une grande beauté digne des «extravaganzas» de Fellini

Dans La grande bellazza, personne ne semble entendre la venue du désordre et du désastre, tous occupés à déambuler dans les ruines, dans les jardins, sur les terrasses, les quais et dans les appartements somptueux de leurs semblables, qu’ils ne connaissent souvent que trop mal.
Photo: Métropolis Dans La grande bellazza, personne ne semble entendre la venue du désordre et du désastre, tous occupés à déambuler dans les ruines, dans les jardins, sur les terrasses, les quais et dans les appartements somptueux de leurs semblables, qu’ils ne connaissent souvent que trop mal.

Tout comme ce touriste japonais dans les premières minutes de La grande bellazza, vous aurez parfois l’impression de défaillir devant toutes les splendeurs qui s’étalent dans ce qui est beaucoup plus qu’une magnifique carte postale du surdoué Paolo Sorrentino (Il Divo, Les conséquences de l’amour). Depuis les frasques baroques de Fellini et les errances existentielles d’Antonioni, Rome n’a jamais été aussi sublime et décadente que dans cette lettre d’amour empreinte de cynisme, et dont les merveilles parfois millénaires écrasent ceux et celles qui l’habitent.

L’écrivain Jap Gambardella (l’épatant Toni Servillo, le Mastroianni, en plus cérébral, de Sorrentino) tente depuis des décennies de dominer cette capitale, ou du moins d’en devenir le roi de la vie nocturne, visiblement sa plus grande ambition. Car après un premier roman à succès contenant mille promesses, ce vaniteux à la langue bien pendue a préféré le journalisme pratiqué en dilettante, observant surtout le monde du haut de son perchoir mondain.

Une suite de rencontres fortuites plongeront celui qui a fêté en grande pompe (romaine) ses 65 ans dans une dérive dont l’opulence, la démesure et le caractère erratique en constituent l’armature. L’annonce de la mort de son premier amour, sa liaison avec une effeuilleuse en fin de course, sa présence parfois embarrassée devant des happenings artistiques illustrés avec un brio qui en camoufle la futilité deviennent autant de prétextes à dépeindre un monde au bord du gouffre. Or, dans La grande bellazza, personne ne semble entendre la venue du désordre et du désastre, tous occupés à déambuler dans les ruines, dans les jardins, sur les terrasses, les quais et dans les appartements somptueux de leurs semblables, qu’ils ne connaissent souvent que trop mal. Ce qui ne les empêche jamais d’avoir une opinion…

Les nostalgiques de la grandeur passée d’une Italie forte et fière de sa culture verront dans ce film exceptionnel une sorte de copier-coller des extravaganzas de Fellini (La dolce vita, 8 ½). Paolo Sorrentino prolonge plutôt cette tradition festive et excessive, se permettant de délaisser son héros — guère sympathique, d’allégeance narcissique — pour mieux plonger dans les labyrinthes de cette fosse aux lions où chacun se dévore à coups de répliques assassines, de mensonges déguisés et de lâchetés bien commodes.

De par sa durée, ses multiples ruptures de ton (certaines scènes relèvent de l’art du vidéoclip, d’autres du film d’art), ses scènes de délicieux badinage suivies de moments au silence aussi pesant que solennel, La grande bellazza porte chaque instant l’ambition suprême de son titre. Le cinéma italien, à ce moment fragile et critique de son histoire, trouve en Paolo Sorrentino le meilleur représentant de sa gloire égratignée, mais pas tout à fait perdue.

Collaborateur