Whitewash, le conte d’hiver

Les scénaristes Marc Tulin (au centre) et Emanuel Hoss-Desmarais (à droite) mettent en scène des personnages atypiques dans l’hiver de Whitewash.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Les scénaristes Marc Tulin (au centre) et Emanuel Hoss-Desmarais (à droite) mettent en scène des personnages atypiques dans l’hiver de Whitewash.

Quiconque a foulé les trottoirs de la métropole en hiver a déjà croisé au moins une fois l’une de ces fameuses chenillettes de déneigement. Le cas échéant, le piéton aura sans doute craint pour sa vie. En effet, pour compacts qu’ils soient, ces engins pourvus d’un large grattoir tranchant sont souvent conduits comme des bolides de course. Qu’adviendrait-il en cas de collision ? C’est la question à laquelle se sont proposés de répondre les scénaristes Marc Tulin et Emanuel Hoss-Desmarais avec le film Whitewash, réalisé par ce dernier.

 

« C’était en 2008, se souvient Marc Tulin. À partir de ce simple flash, on s’est interrogés sur le potentiel dramatique. Graduellement, des idées sont venues se greffer, et le récit a pris forme. »

 

Whitewash débute en pleine tempête, une nuit d’hiver, sur une route isolée. Bruce (Thomas Haden Church) conduit sa chenillette, l’oeil hagard et le goulot d’une bouteille de whiskey jamais loin de ses lèvres. Un rideau blanc voile le paysage, l’avenir. Au même moment, un type s’arrête au milieu de la voie, essoufflé. Il s’appelle Paul (Marc Labrèche). Les neiges alentour seront son linceul.

 

Au matin, Bruce se réveille en plein bois, l’une des chenilles de son véhicule sortie de son axe. D’abord une prison, les lieux deviendront un refuge pour l’homme en fuite.

 

« Quand on s’est installés pour écrire, d’emblée, on savait qu’on voulait faire passer le récit par différents stades : l’homme contre la machine, puis l’homme contre la nature. Sur le plan psychologique, on peut parler de l’homme contre l’homme à mesure que Bruce perd la raison », explique Emanuel Hoss-Desmarais au sujet de Bruce, qui non seulement se remémore les moments clés qui ont mené au drame (il hébergeait sa victime), mais y répond, les commente, procède à une déposition imaginaire.

 

Bref, à l’instar des engrenages de son bolide, Bruce ne tourne plus rond. Pour autant, son lent déclin mental n’est pas dénué d’humour.

 

De fait, la saison blanche, peut-être parce qu’elle invite aux contrastes avec ses dehors immaculés, se prête volontiers à la tragicomédie, du Conte d’hiver de Shakespeare à Fargo des frères Coen, ce polar hivernal constituant une référence avouée de Whitewash. Ici aussi, la blancheur du panorama tranche avec la noirceur de la comédie humaine qui s’y déroule. À cet égard, on donne le ton très tôt à l’occasion d’un hommage discret à Shining, de Stanley Kubrick, alors que la chenillette de Bruce s’éloigne dans la forêt opaque jusqu’à être complètement engloutie par elle.

 

« Il fallait que l’hiver soit un personnage assez menaçant pour qu’on comprenne qu’il emprisonne Bruce. Bruce qui, ensuite, s’y construit sa propre prison à ciel ouvert », résume Emanuel Hoss-Desmarais, à qui Whitewash a valu le prix du nouveau cinéaste le plus prometteur au Festival de Tribeca.

 

En attendant Paul

 

Par-delà le tombeau glacé où gît son personnage, Marc Labrèche s’avère le véritable geôlier de l’histoire. Décrypté au gré des retours en arrière, Paul se révèle une figure ambiguë, à l’instar, ultimement, des circonstances de sa mort. Et c’est cette ambiguïté qui ronge Bruce.

 

« Paul et Bruce, je les vois comme deux ludions en apesanteur. Ils me font un peu penser au tandem d’En attendant Godot, confie Marc Labrèche. C’est rare qu’on crée des personnages hors normes, flottants, dépourvus d’un passé clair, et qui agissent de manière imprévisible. La rencontre de Paul et Bruce est à la fois absurde et réaliste. »

 

Justement, pour crédible qu’il soit, ce qui rend Paul si fascinant, c’est qu’il se construit à travers les réminiscences de Bruce. L’aliénation croissante du second engendre-t-elle l’ambivalence du premier, a posteriori ? Selon la lecture de chacun, Paul apparaît ainsi pathétique ou machiavélique sans que le film tranche clairement. Au spectateur de juger dès vendredi.