Atom Egoyan, scénariste de complexité

Selon Atom Egoyan, faire un film inspiré d’un drame réel ajoute une pression à l’équipe.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Selon Atom Egoyan, faire un film inspiré d’un drame réel ajoute une pression à l’équipe.

Le Torontois Atom Egoyan aime venir à Montréal. « C’est ici que tout a démarré pour moi en 1987, évoque-t-il. Au Festival du nouveau cinéma, j’ai reçu un prix des mains de Wim Wenders pour Family Viewing, qui changea le cours de ma carrière. » De fait, Wenders, primé pour Les ailes du désir, avait demandé de remettre plutôt le laurier au jeune Egoyan, qui allait devenir universellement célèbre avec des oeuvres comme Speaking Parts, The Adjuster, Exotica, The Sweet Hereafter et compagnie.

 

Grand scénariste de complexité, il laisse depuis quelque temps parfois la plume à d’autres. « D’autant plus que ça me prend un an et demi à écrire un scénario. »

 

Avec Devil’s Knot, le voici à la barre d’un film tiré du livre de Mara Leveritt adapté d’un célèbre fait divers, oeuvre de commande au scénario écrit par Scott Derrickson et Paul Harris Boardman. Comme c’est souvent le cas aux États-Unis, le projet avait changé de mains, de cinéaste, de scénariste, avec valse-hésitation. Atom l’a mené à terme.

 

Retour il y a une vingtaine d’années.

 

En mai 1993, trois enfants de huit ans de West Memphis, en Arkansas, sont retrouvés assassinés. Accusés de ces meurtres, perpétrés soi-disant à des fins de rites sataniques, trois adolescents écopent. Un premier procès les envoie en prison en 1994, mais un deuxième les relâche en 2007, sans lever tous les doutes. Libres, mais jamais blanchis ni dédommagés : tout pour continuer à pourrir le climat d’une petite ville.

 

Quatre documentaires, trois de la série Paradise Lost réalisés par Joe Berlinger et Bruce Sinofsky, et West of Memphis d’Amy Berg firent revivre drame et procès. Mara Leveritt en tira le livre The True Story of the Memphis Three, à la base du film, donc.

 

Devil’s Knot est américain, avec vedettes. « Après qu’on a eu obtenu l’accord des acteurs principaux — Colin Firth [qu’Egoyan avait dirigé dans Where the Truth Lies], en enquêteur privé qui traque la vérité, et Reese Witherspoon, en mère bouleversée de l’un des garçons tués —, la production s’est mise en branle vite. » Elias Koteas, Amy Ryan et d’autres têtes d’affiche ont accepté des rôles secondaires.

 

« Le sujet me fascinait, déclare Egoyan. Il est si rare d’être confronté à un crime sans explication d’ordre naturel ! » Cette célèbre affaire colle à l’univers du cinéaste. « Là où mon film The Sweet Hereafter [De beaux lendemains] suivait surtout un personnage principal après le drame, ici la communauté entière se retrouve impliquée avec son énergie exacerbée par le caractère surnaturel des meurtres. Les événements se sont déroulés il y a vingt ans, mais le climat d’appel au lynchage rappelle celui des Sorcières de Salem. La communauté très religieuse ne pouvait vivre avec un crime satanique sans identifier les démons derrière. »

 

Tout le cinéma d’Atom Egoyan, avec familles brisées au coeur de ses films, jongle avec les questionnements qui parcourent Devil’s Knot : « On a été élevés avec des histoires d’horreur en espérant que justice soit rendue, mais qu’est-ce que la justice au juste ? Dans mes films, j’essaie de comprendre l’horreur en m’interrogeant sur ses conséquences : comment peut-on vivre avec de pareils traumatismes durant toute sa vie ? »

 

Pour Devil’s Knot, les scénaristes ont modifié des éléments à des fins dramatiques. « Mais Mara Leveritt, dans son livre, s’était montrée très méticuleuse. La transcription des débats en cour est authentique. »

 

Le cinéaste avait discuté avec un des trois ex-accusés, Jason, qui vint d’ailleurs sur le plateau. Les deux autres laissèrent passer le train. « Jessie s’était refait une vie et Damien rejetait le film. Quant aux acteurs, ils avaient pris contact avec ceux dont ils tenaient le rôle. On a cherché à raconter cette histoire à travers plusieurs perspectives, mais il ne peut y avoir de vrai dénouement là où le mystère ne fut jamais percé. »

 

Faire un film inspiré d’un drame réel ajoute une pression supplémentaire à l’équipe. Il faut trahir et ne pas trahir les faits, endosser la souffrance des victimes survivantes. « Le plus difficile à tourner fut la découverte du premier corps dans le ruisseau, déclare Egoyan. Les photos réelles étaient horribles. Ça s’était passé dans une petite communauté et l’onde de choc se rendait jusqu’à nous. »

 

Egoyan a scénarisé son prochain film, Queen of the Night, histoire d’un homme qui trouve des indices laissant croire que sa fille, kidnappée dix ans plus tôt, serait toujours en vie. Les noms de Ryan Reynolds, Mireille Enos et Scott Speedman sont mis en avant pour sa distribution. Et le cinéaste explore une fois encore le noeud d’un traumatisme : comment vivre avec ça ? Mais son oeuvre cherche à comprendre, pas à répondre à la question.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.