Et vogue le navire

De la richesse du jeu des acteurs (dont Issaka Sawadogo, ci-dessus) et de la caméra sensible du réalisateur émerge une œuvre aussi dénuée de fioritures qu’elle est riche d’humanité.
Photo: Métropole Films De la richesse du jeu des acteurs (dont Issaka Sawadogo, ci-dessus) et de la caméra sensible du réalisateur émerge une œuvre aussi dénuée de fioritures qu’elle est riche d’humanité.

Récit d’un marin burkinabé coincé dans le port de Lévis et de la mère célibataire qui l’héberge, Diego Star est à ranger parmi les meilleurs crus québécois d’une année qui en compte déjà quelques-uns. Plusieurs facteurs concourent à la réussite artistique d’une oeuvre cinématographique, soit l’écriture, la mise en scène, et bien sûr le jeu. Dans son très beau premier long métrage, l’auteur Frédérick Pelletier arrime à chacun de ces secteurs névralgiques un souci de réalisme constant qui participe d’une démarche empreinte autant d’intégrité que de compassion.

 

L’hiver souffle, humide et cinglant, le long du fleuve Saint-Laurent. Malmenée par la vie, Fanny affiche une humeur de circonstance. Jeune mère célibataire, elle ne l’a pas eu, et ne l’a toujours pas, facile, comme on dit. Mais elle se démène ; elle fait ce qu’il faut pour son bébé. Son air est renfrogné, mais son âme n’a pas encore gelé, devine-t-on.

 

Entre dans son existence Traoré, un marin dont le rafiot, le Diego Star, a été immobilisé par les autorités portuaires en raison d’un bris d’engin majeur. Fanny travaillant à la cafétéria du port, elle sait de quoi il retourne, aussi accepte-t-elle de loger Traoré moyennant un maigre — mais providentiel — dédommagement.

 

Entre ces deux êtres habitués d’encaisser plutôt que de s’exprimer naîtra, non pas une histoire d’amour, il ne s’agit pas de ce genre de film là, mais une sorte d’amitié tacite. De regards entendus en non-dits, ils se reconnaissent des similitudes, eux, gagne-petit honnêtes à la merci de grands sans noblesse et sans honneur.

 

Il est des grâces que capte la caméra sensible de Frédérick Pelletier, tel le passage d’une déneigeuse, la nuit, qui se meut en tableau alors que Traoré, géant ébahi par cette vision singulière, et Fanny, minuscule, se tiennent à proximité l’un de l’autre devant la baie vitrée, à contre-jour. Le cinéaste parvient à extraire la magie de l’instant parce qu’il laisse à celle-ci le temps de se déployer. Affluent ainsi les moments de vérité qui ne trichent pas, tributaires d’une interprétation juste, investie. Chloé Bourgeois constitue à cet égard une révélation. Quant à Issaka Sawadogo, son charisme inonde l’écran. Il émerge de la rencontre de ces trois talents un grand film simple : une oeuvre aussi dénuée de fioritures qu’elle est riche d’humanité.

 

Comme tant de gens privés d’une parole qui porte, Fanny et Traoré sont confrontés au quotidien à une foule d’iniquités banales mais non moins criantes ; ils connaissent le labeur. Ils ne se plaignent pas, caressant l’espoir, légitime, qu’un jour leur persévérance portera ses fruits ; qu’un jour la vie sera un peu plus douce, à défaut d’être facile. Or, parfois, même les aspirations les plus humbles semblent vouées à demeurer prisonnières d’une injustice immuable. Comme un vaisseau fatigué enlisé dans la glace.

 

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