Cette Amérique qui n’a pas appris

Christian Bale, dans le rôle de Russell, un homme rempli de colère, offre une de ses performances les plus nuancées.
Photo: VVS Films Christian Bale, dans le rôle de Russell, un homme rempli de colère, offre une de ses performances les plus nuancées.

La crise économique de 2008 a frappé durement les États-Unis, son secteur métallurgique en particulier. L’action du film Au coeur du brasier se déroule cette année-là, dans une petite ville industrielle de la Pennsylvanie gangrenée par la récession. Dans le quartier ouvrier, les chômeurs laissent leurs maisons se délabrer. Dans les montagnes avoisinantes, les péquenauds font à l’inverse des affaires d’or avec leurs stupéfiants artisanaux. Entre les deux, une Amérique aux abois.

 

De prime abord, Au coeur du brasier annonce un film de gars campé dans un univers de gars préoccupés par des trucs de gars. Le bestiaire à forte teneur en testostérone est composé de Russell Baze, employé à la fonderie locale, de son cadet Rodney, jeune vétéran perturbé, et de Curtis DeGroat, psychopathe monticole, narcotrafiquant et fils que même une mère ne saurait aimer. Celles des protagonistes sont d’ores et déjà mortes, de maladie ou de chagrin, selon le cas. Hormis l’ex-fiancée de Russell, les femmes sont absentes de l’équation filmique.

 

Trois mâles alpha, donc, et un affrontement inéluctable. Un film de gars, disait-on.

 

C’est vrai et ce ne l’est pas. C’est compliqué, comme l’est souvent la vie. Prenez celle de Russell, un type honnête et généreux. Dès les premières minutes, on le voit prendre soin de son père mourant. On le voit trimer dur pour régler les dettes de jeu de son frérot. On le voit prodiguer des conseils à ce dernier sans le juger.

 

Comment l’existence repaie-t-elle la droiture de Russell ? En l’envoyant en tôle, par une cruelle ironie du sort. Parvenu au mitan de l’intrigue, Russell a ainsi perdu sa copine, son père et son frère. Tout, quoi. Ne subsiste en lui qu’un vide immense que la colère, inévitablement, viendra combler. Une colère noire, sourde, qui ne connaît plus ni la douleur ni la peur.

 

Dans le rôle de Russell, Christian Bale (Le chevalier noir) met son intensité monolithique en veilleuse et module l’une de ses performances les plus nuancées. Rodney, petit soldat tragique, est campé avec force vérité par Casey Affleck (Gone Baby Gone). C’est toutefois l’image de Woody Harrelson, terrifiant dans le rôle de Curtis DeGroat, que l’on emporte avec soi après le film.

 

Contrairement à Russell, Curtis n’a pas de passé et ne semble pas se soucier de l’avenir. Il désigne un présent irascible, violent et sans pitié. Il incarne le mal absolu, dont il est à la fois la cause et l’une des conséquences.

 

Du drame au suspense à combustion lente

 

Tapi au fond des bois tel un ogre de conte de fées, Curtis dévore quiconque s’aventure trop avant dans son royaume décati. Un sort funeste que connaîtra Rodney après s’être compromis dans les combats clandestins organisés par le premier, enclenchant du coup l’implacable mécanique de la vengeance. Et le drame de se muer en suspense à combustion lente.

 

Comme toutes les oeuvres cinématographiques ambitieuses, celles qui transforment l’intime en fresque et la représentation en allégorie, Au coeur du brasier offre une trame riche et un filigrane qui l’est encore davantage. Certains critiques ont comparé le second long métrage de Scott Cooper (derrière le beau Crazy Heart) à Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, à raison, et pas parce que Russell et son oncle (indispensable Sam Shepard) vont chasser le cerf, quoique.

 

Hier le Vietnam, aujourd’hui l’Irak. Naguère la roulette russe, à présent le pugilisme extrême. Entre les deux, une Amérique qui n’a pas appris.

 

Et Russell, dans tout ça ? Il est ce travailleur fier et à son affaire, cet Américain moyen, anonyme, vu et chanté maintes fois dans la culture populaire. Il est cette nation en deuil de prospérité, d’innocence, de repères, avec le potentiel létal que cela peut engendrer. Ce qu’évoque brillamment Au coeur du brasier, un film non pas de gars, mais de son temps.

 

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