Gael García Bernal, l’activiste

«Certains sont des fans de musique, moi je suis un fan du documentaire», explique Gael García Bernal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Certains sont des fans de musique, moi je suis un fan du documentaire», explique Gael García Bernal.

Il semblait las sous son sourire, vendredi, Gael García Bernal. Pour son premier séjour à Montréal, après une nuit presque blanche, la star mexicaine chouchou des grands cinéastes indépendants rencontrait les journalistes et discutait avec le public des RIDM en soirée. Épuisé, mais avec des choses à dire, des convictions à partager.

 

Les cinéphiles ont découvert sa gueule de jeune premier dans le remarquable Amores Perros (2000) de son compatriote Alejandro Gonzáles Iñárritu, en ado troublé qui participe à des combats de chiens. Puis on l’avait retrouvé en joli coeur dans la comédie Y Tu Mamá También d’Alfonso Cuarón, qui connut l’année suivante un succès fou. Il fut le Che Guevara de jeunesse dans Carnets de voyage de Walter Sayles, un travesti dans La Mala Educatión de Pedro Almodóvar. Ajoutez à sa brillante filmographie Babel d’Iñárritu, La science des rêves de Michel Gondry, L’aveuglement de Fernando Meirelles.

 

Avec des oeuvres engagées comme También la Lluvia (Encore la pluie) d’Icíar Bollaín (2010) sur l’asservissement des Indiens boliviens, et No de Pablo Larraín, abordant la campagne référendaire qui allait chasser Pinochet du trône chilien (2012) — Oscar du meilleur film étranger, tout de même —, Gael García Bernal entrait dans son champ d’activisme. Va pour la notoriété, mais autant la mettre au service des gens dans le trouble, embrasser des causes.

 

On lui demande si l’art peut changer les choses. Il répond : « Certains films nous changent, nous. C’est beaucoup. » Le Mexique a des problèmes. Mais il affirme n’avoir guère envie d’en discuter avec les politiciens. À chacun son métier, et son action s’appuie ailleurs. Ses amis mexicains, tels les cinéastes Amat Escalante (derrière Sangre, Heli) Carlos Reygadas (Japón, Batalla en el Cielo), font sauter allègrement les frontières entre fiction et documentaire, en révélant les blessures du pays. Avec l’acteur Diego Luna, aux côtés de Pablo Cruz, il a fondé de son côté en 2005 la maison de production Canana Films qui enfante aussi des films hybrides, socialement porteurs.

 

Le sort des migrants

 

Gael García Bernal n’est pas à Montréal afin d’astiquer son étoile. Il accompagne le docufiction Who Is Dayani Cristal ? de Marc Silver, film qu’il a produit, dans lequel il s’est investi depuis le début et où il incarne un migrant. Le documentaire est présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) ce samedi à 15 h et dimanche à 11 h. « Une tragédie humaine », résume-t-il. Il se sent lui-même migrant, fils de migrants. « Ce phénomène est une réalité essentielle de notre nation. »

 

Who Is Dayani Cristal ? suit les traces d’un homme retrouvé mort en plein désert d’Arizona. Un corps anonyme, sans papiers, porte un tatouage gravé au thorax : Dayani Cristal. Qui est-il ? « Je ne suis pas vraiment un personnage dans le film, explique Gael García Bernal. J’étais entré dans la peau d’un migrant, communiquant avec des gens qui croyaient ou pas à mon rôle. On n’a même pas eu à persuader les vrais migrants d’entrer dans le jeu. Ils voulaient témoigner, être visibles, laisser des traces en cas de malheur. Alors les frontières financières, culturelles se sont abolies entre nous. Le jeu d’acteur suscite cette magie-là. »

 

Avec Marc Silver, il avait coréalisé en 2010 pour Amnesty International les courts- métrages Los Invisibles, abordant l’immigration clandestine des Latino-Américains vers les États-Unis, cette terre promise à l’éclat pervers. « Mais on voulait faire quelque chose de plus ambitieux, avec un côté philosophique, touchant à l’état du monde. »

 

Alors, ils ont refait le parcours de l’homme tatoué, du Honduras à l’Arizona, en passant par le Guatemala, le Mexique, faisant parler les enquêteurs et les pathologistes, entrant dans la famille du disparu. « Il fallait trouver l’identité du défunt, rendre cet homme invisible, visible. Aujourd’hui, les populations d’Amérique latine migrent non seulement pour des raisons économiques, mais à cause du réchauffement climatique. Il fait trop chaud au Sud. Cette émigration peut être illégale, mais pour de bonnes raisons, et les lois l’encadrent si peu. Ce film me fait éprouver une empathie énorme envers ceux qui partent en prenant ces risques, mais jamais je ne pourrai comprendre de l’intérieur ce qu’ils ont traversé. »

 

Un «enfant de la balle»

 

Précisons que Gael García Bernal est un « enfant de la balle » : un père réalisateur, José Ángel García, une mère actrice et top-modèle, à qui il doit sans doute ses beaux grands yeux. À l’âge tendre d’un an, il jouait au petit écran. À onze ans, ses fans l’applaudissaient dans la télésérie Teresa aux côtés de Salma Hayek. Ajoutez le théâtre, des études à Londres à la Central School of Speech and Drama. Il n’existe pas de parcours doré par chance. Parlons plutôt d’un art de choisir ses rôles et ses combats.

 

Bernal a cofondé en 2006 avec l’acteur Diego Luna le festival de documentaires Ambulantes à Mexico, qui présente chaque année une cinquantaine de films du monde et d’Amérique latine, avant de se trimbaler à travers 16 villes du pays. « Je voulais d’abord créer une audience pour le documentaire. Les films, on les montre sur les places publiques et tout le monde peut les voir. Ce festival crée des témoins de notre nation et du monde extérieur. Les gens comprennent qu’ils ne sont pas seuls. » Ambulantes orchestre aussi des ateliers de production. Le festival tire ses flèches en amont, en aval.

 

« Certains sont des fans de musique, moi je suis un fan du documentaire, explique l’acteur. Parce qu’on y trouve bien davantage qu’un reportage télé : une porte ouverte sur la discussion, une introspection, un territoire enchanté. En passant sous le radar, le documentaire expose quelque chose d’unique. Parfois, on montre aussi certaines fictions évocatrices. Après tout, Guerre et paix de Tolstoï a dit davantage sur les guerres napoléoniennes que les livres d’histoire. »

 

En jouant dans Encore la pluie et Carnets de voyage, il avait vu sauter ces frontières entre fiction et documentaire, apprécié ces détournements. « Carnets de voyage est devenu tout sauf un film sur Che Guevara, mais une oeuvre qui parlait de l’Amérique latine d’aujourd’hui. » Il rit encore à l’évoquer.

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Ce texte a été modifié après publication.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 novembre 2013 09 h 07

    «Guerre et Paix» et non «Guerre et paix»

    Dans l'édition papier, Garcia Bernal attribue faussement «Guerre et Paix» à Dostoïevski. Il n'aurait pas fallu le remplacer par «Tolstoï» dans ledevoir.com, mais écrire «[sic]» à la suite du nom de l'auteur des «Frères Karamazov». Il s'agit d'une interview!