Je voudrais voir la mère

La pianiste Martha Argerich partage un moment tendre avec son petit-fils.
Photo: Stéphanie Argerich La pianiste Martha Argerich partage un moment tendre avec son petit-fils.

« Je me revois enfant, allongée sous le piano. Je sentais les vibrations de la mécanique, la résonance métallique des cordes. Ça me berçait. Je m’endormais. » Ainsi Stéphanie Argerich se souvient-elle des moments passés avec sa mère, Martha Argerich, jeune prodige du piano devenue l’une des plus grandes concertistes vivantes. Dans Bloody Daughter, projeté en première aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), la première pointe une caméra inquisitrice sur la seconde.

 

Ça commence cahin-caha, à l’hôpital, alors que la réalisatrice s’apprête à accoucher sous le regard — ô horreur ! — ennuyé de sa mère. On craint un moment une variation réelle, atrocement réelle, du chef-d’oeuvre tardif d’Ingmar Bergman, Sonate d’automne, qui relate les retrouvailles aigres entre une grande pianiste et la fille qu’elle a négligée. Une impression qui se confirme lorsque l’auteure-narratrice confie avoir autrefois eu peur de « perdre sa mère » à chaque concert, avec, preuves à l’appui, des images d’archives de la virtuose, comme possédée, faisant corps avec son instrument.

 

Or, il n’en sera rien. Stéphanie Argerich, il appert, n’entend pas se livrer à un règlement de comptes impudique. Au contraire, sa démarche, on le comprend vite, est guidée par une curiosité née d’un amour et d’un respect aussi manifestes que profonds, avec le thème de la maternité au centre de la réflexion. Ceci expliquant cela.

 

Parle avec elle(s)

 

Une documentariste néophyte mais non pas dilettante, Stéphanie Argerich filme sa mère depuis 1986, depuis que cette dernière lui offrit une caméra achetée lors d’une tournée au Japon. Jumelés à des entretiens contemporains glanés un peu partout — à Bruxelles, à Londres, à Varsovie, ces extraits de « films maison », éminemment révélateurs, participent d’une approche concertée où une image et un discours distincts se répondent et se complètent parfois de manière subliminale.

 

Pour l’anecdote, le titre vient d’un surnom affectueux dont l’auteure fut affublée par son père. À ce chapitre, la réalisatrice ouvre progressivement sur les uns et les autres membres de sa famille à mesure que son sujet se dévoile ; parle avec elle(s).

 

Ainsi ses parents et ces différences irréconciliables auxquelles ils firent face : il aimait Beethoven, elle aimait Chopin. Ainsi ses deux soeurs aînées, dont l’une, mystérieuse, élevée par cette effrayante grand-mère maternelle à Genève (« elle ressemblait à Madame Chan Kai Shek »). Ainsi ses quatre frères, distants, du côté paternel…

 

Une vie à soi

 

Franche, Martha Argerich parle d’une première maternité ratée. Plus heureuse et plus outillée lors de la deuxième et de la troisième, la pianiste très demandée se donna la permission non pas d’une chambre, mais d’une maison à soi, pour paraphraser Virginia Woolf ; une vaste propriété, sorte de commune où nombre de collègues et d’amis demeurèrent un temps, voire longtemps.

 

Ces passages relatant une existence de saltimbanques s’avèrent aussi fascinants qu’éloquents. Avec une vie personnelle sur mesure faisant fi des carcans sociaux, la vie professionnelle de Martha Argerich put s’épanouir avec un minimum de culpabilité (est-il un parent qui n’en ressent aucune, jamais ?). Il y a pire modèle.

 

Au final, Bloody Daughter pose un regard tour à tour indulgent et attendri sur une artiste égocentrique et une mère aimante, une figure complexe que sa progéniture a cernée dès l’enfance. « Ma mère est un être surnaturel en contact avec quelque chose d’inatteignable. Bref, je suis la fille d’une déesse. »

 

Bloody Daughter sera présenté aux RIDM les 22 et 24 novembre.

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