Le trou noir des écoles autochtones

Alanis Obomsawin chez elle. Un appartement plein de lumière et de chevaux de bois.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Alanis Obomsawin chez elle. Un appartement plein de lumière et de chevaux de bois.

Nous rencontrons Alanis chez elle. Un appartement plein de lumière et de chevaux de bois. La cinéaste nous reçoit avec chaleur. Elle est magnifique, racée, et tout en élégance : un port de tête majestueux, des yeux vifs, intelligents, de longues mains très fines. Elle s’exprime avec calme, détermination et douceur. Elle est fille de la nation abénaquise.

À dix ans, Alanis a quitté Odanak avec sa mère pour aller vivre à Trois-Rivières, seule de son peuple, incomprise, ostracisée. Nous écoutons le récit de son enfance dans son école de Blancs, battue et martyrisée par ses camarades, humiliée des mensonges qui émaillent l’histoire des Premières Nations. « Un désastre ! »

 

« L’histoire du Canada enseignait la haine envers nos peuples. Nous étions les sauvages qui martyrisaient les missionnaires. Chaque fois que ces mots-là étaient prononcés, la classe se retournait pour me dévisager. À la fin, la colère m’a aveuglée, j’ai arrêté de me laisser faire. »

 

Je suis émue par sa révolte, le moteur de sa vie. Une révolte qui lui donne un jour le courage de se lever et de se battre pour son peuple. Alanis décide de prendre son bâton de pèlerin et d’aller dans les écoles raconter l’histoire, la vraie, recueillie auprès des aînés autochtones, puits de mémoire et de vie, afin de transmettre un peu de leur fierté et de leur culture aux enfants partout au pays.

 

La rebelle se rend jusque dans les prisons, chantant en abénaquis et parlant, contant, évoquant son peuple. Alanis nous fait rire en racontant comment elle était un jour juchée sur une table, avec son tablier de bonne soeur, pour parler aux prisonniers. Deux d’entre eux, au premier rang en face d’elle, ne pouvaient s’arrêter de rire. Elle les a invités à monter à sa place sur la table. À la fin, tous les prisonniers sont venus lui serrer la main.

 

Son engagement depuis tant d’années m’émerveille, comme sa détermination pour l’éducation des jeunes sur les territoires et les réserves autochtones. Elle filme sans relâche depuis plus de quarante ans des documentaires qui relatent la vie âpre et les luttes des siens, grâce à l’ONF où elle a trouvé refuge et appui. Ses documentaires sur la crise d’Oka ont marqué les esprits.

 

J’ai vu son dernier film Hi-Ho Mistahey ! et je l’ai regardé, bouleversée, sans pouvoir m’arrêter de pleurer du début à la fin. Il sera présenté le 23 novembre aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, et il ne laissera personne indifférent, car il est d’une puissance renversante.

 

Alanis aborde la question de l’indigence des écoles autochtones avec une sensibilité, une écoute attentive et respectueuse qui est bien dans sa manière. Hi-Ho Mistahey ! relate la campagne nationale qui s’est formée pour permettre aux enfants des Premières Nations du Canada d’avoir un accès équitable à l’éducation. Cette campagne a commencé avec le cri d’une jeune fille de la communauté crie d’Attawapiskat, dans le nord de l’Ontario, loin, loin de tout. Dans cette communauté, l’école « temporaire » était composée de quelques bâtiments mobiles, à peine chauffés. Dehors, il faisait fréquemment -50 °C. Ni équipement ni bibliothèque. Un roulement incessant d’enseignants. Une école sans coeur qui bat. Le gouvernement en promettait une nouvelle depuis des lunes. Promesse de langue fourchue.

 

Cette jeune fille, Shannen Koostachin, s’est levée un jour avec dignité, courage et force pour revendiquer le droit des enfants de son village à une école et une éducation convenables. Elle a prononcé plusieurs discours, elle s’est déplacée pour inviter les jeunes à écrire au gouvernement fédéral. Puis un accident de voiture l’a fauchée.

 

Tout commence là. C’est l’histoire d’un combat, débuté par le rêve de Shannen. Sa soeur, ses camarades ont repris le flambeau, portant de ville en ville cet espoir jusqu’au comité des Nations unies de Genève.

 

La réalisatrice rassemble des témoignages de ceux qui ont lutté. Elle montre la vie quotidienne dans la communauté, le cri des jeunes dont elle évoque le désespoir, l’énergie des adultes pour rassembler, distraire et éduquer ces adolescents en quête de racines et de dignité. « C’est la terre qui m’a guérie », dira plus tard l’un d’entre eux. Il fait partie de cette nouvelle génération, moins abîmée par l’alcool et la drogue que la précédente, n’ayant pas connu les fameux pensionnats, davantage éveillée à ses racines et à un certain mysticisme, comme nous explique Alanis.

 

Elle non plus, avec sa caméra, n’a pas fini de lutter. Il reste tellement à faire pour redonner la place des Premières Nations dans les manuels d’histoire, notre imaginaire, nos sociétés. Une vie n’y suffirait pas. La sienne, Alanis l’a offerte.

14 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 20 novembre 2013 07 h 45

    Enfin un article qui parle de la réalité des individus et des peuples autochtones au quotidien

    Plein de commentaires tentent constamment de nier le vécu des autochtones face aux discours historiques entretenus dans les manuels scolaires et par des politiques québécoises cherchant à faire disparaitre la spécificité et les signes visibles de ces peuples qui habitaient ces terres avant la conquête...

    Hier, comme aujourd'hui, les dangers existent de s'attaquer à l'identité de peuples ayant d'autres marqueurs sociaux que ceux partagés par ceux qui détiennent le pouvoir politique...

    Le cinéma est un espace où les autochtones peuvent s'exprimer, mais ce n'est pas suffisant, il faut que les intellectuels des milieux universitaires face le travail de rapporter les faits, au lieu de construire des histoires qui font disparaitre les réels enjeux historiques et identitaires..

    • Djosef Bouteu - Inscrit 20 novembre 2013 23 h 52

      Encore du Québec-bashing et une attaque sans rapport contre la charte.

      Les politiques québécoises sont parmi les plus respectueuses des peuples autochtones, de leurs cultures et de leurs langues.

      Le Québec est l'endroit où les langues autochtones se portent le mieux. Mieux qu'au Nunavut, selon le recensement de 2011.

      Indice de vitalité des langues autochtones au Québec : 89%
      Indice de vitalité des langues autochtones au Nunavut : 77%

      ( Ailleurs c'est la catastrophe. Par exemple, au Yukon : 12,6%)

      L'indice de vitalité linguistique est le rapport entre le nombre de locuteurs comme langue d'usage à la maison et le nombre de locuteurs de langue maternelle de cette langue.

      http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011

      Ce sont là des faits qui contredisent vos préjugés contre le Québec.

  • Bernard Terreault - Abonné 20 novembre 2013 09 h 30

    Ce n'est pas ce que j'ai appris

    "L’histoire du Canada enseignait la haine envers nos peuples. Nous étions les sauvages qui martyrisaient les missionnaires." Ce n'est pas ce que j'ai appris à l'école où il y avait deux sortes d'autochtones : d'une part la plupart des Hurons et des peuples de la grande famille montagnaise (dont ceux d'Odanak) qui étaient les alliés des français et souvent convertis au catholicisme et qui étaient de bons Indiens, et les Iroquois cruels, alliés des Anglais et martyriseurs de missionnires.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 novembre 2013 11 h 55

      C est aussi ce que j ai appris a l ecole et au college.J-P.Grise

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 novembre 2013 13 h 22

      Moi aussi, je suis surprise que cette dame tienne se genre de propos. J'ai appris la même version de l'histoire que vous, monsieur Terreault.

    • Mario Bard - Inscrit 20 novembre 2013 15 h 43

      J'ai eu la chance de couvrir la Commission Vérité et Réconciliation pour le site web de l'archevêché de Montréal. Peu importe de quel côté les peuples autochtones ont été situés dans la version de l'histoire des blancs, anglos ou francos. Les ravages créés par une culture qui dénigrait l'autre sont bien présents. Travailler aujourd'hui à la réconciliation, c'est reconnaître qu'à partir du milieu des années 1800, il y a eu, de la part de la société canadienne toutes religions chrétiennes confondues, une volonté d'assimiler et d'éliminer "toute trace de l'indien dans l'enfant". Nous devrons réviser les livres d'histoires de l'ensemble du pays pour tenir compte de cette tragédie.

    • Simone Lussier - Inscrit 20 novembre 2013 16 h 43

      Bonjour M. Bard - couvrir cette commission devait être des plus émotionnel... Je vous remercie de partager votre expérience. Oui, nous devons à tout prix reviser cette histoire et la reviser à partir de leurs mots, de leurs témoignages, sans intermédiaire. Pas en jouant au téléphone, sans filtre et sans interprète... C'est en effet une énorme tragédie et les mots me manquent. Même sans mots, je ressens une grande douleur par rapport à ce cauchemar. Imaginez la leur.

  • Pascal Barrette - Abonné 20 novembre 2013 11 h 38

    De la fumée

    Merci Madame Haentjens de nous rappeler l'œuvre d'Alanis Obomsawin. Vous me donnez le goût de mieux connaître cette cinéaste engagée.

    Le gouvernement Harper va se péter les bretelles d'être au 8 ième rang mondial de l'impôt des sociétés, à lire, pour avoir diminué leurs impôts. Pendant ce temps, il ignore totalement les besoins criants des nations autochtones qui continuent de vivre dans des conditions plus que déplorables. Il fait la sourde oreille à «Idle No More», triture les règles environnementales de leurs territoires et cours d'eau sans les consulter, refuse de créer une enquête sur la disparition de jeunes femmes autochtones, reste indifférent au nombre disproportionné d'Autochtones dans les prisons du pays…etc.

    Qu'est-il advenu des belles promesses faites la main sur le cœur au tout début de son «règne» à la Chambre des communes en présence des chefs autochtones, en s'excusant des horreurs qu'on leur a fait subir? De la fumée, voire de la fumisterie.

    Pascal Barrette, Ottawa

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 novembre 2013 13 h 28

      Je m'indigne lorsque j'apprends qu'on vient en aide à des peuples dans tous les coins du monde, pauvres, sinistrés, opprimés, alors que nous avons notre propre "tiers-monde" dans notre cour. Car les conditions de vie misérables dans les réserves indiennes n'ont rien à envier aux bidonvilles et régions sous-développées ailleurs dans le monde. Il y a tant à faire ici, au Canada, pour combattre la pauvreté grandissante des enfants, notre avenir, et améliorer les conditions de vie des peuples autochtones, tout en respectant leurs modes de vie desquels nous aurions tant à apprendre, et non le contraire.

    • Simone Lussier - Inscrit 21 novembre 2013 13 h 10

      Mme Lapierre - tellement vrai. On rend invisible et non médiatisé ce qui se passe ici mais on aide à l'extérieur sous une fausse humilité, articles de presse internationale et photos à l'appui. Regardez comme nous sommes bons!... Oui, nous aurions tant à apprendre d'eux. Nous avons raté une fière occasion, nous le peuple présumément civilisé...

  • Simone Lussier - Inscrit 20 novembre 2013 12 h 13

    Merci...

    Les nouvelles récentes sur les autochtones, écoles résidentielles, CVR m'apportent honte, chagrin et sanglots. Mais surtout impussance. Le traitement infligé à ces peuples (dont le sang coule aussi fièrement dans mes veines) est inhumain. Les ÉU ont l'esclavage, l'Europe la Shoah et le Canada que l'on qualifie de bon (hypocrisie!) a cette collection de squelettes avec les peuples autochtones. Avant la CVR, je ne connaissais pas les écoles résidentielles. Ils ont presque réussi à enterrer leur existence... J'ai lu et regardé ces gens brisés, les larmes qui viennent de creux et ça m'a déchirée moi aussi. Des enfants arrachés à leurs parents... D'une cruauté qu'il est difficile de comprendre. Les humains sont capables des pires actes. C'est notre histoire tordue ici, du bon Canada. Une histoire tordue avec la religion catholique en tête d'affiche. Et elle se perpétue cette histoire, avec un gouvernement conservateur d'une indifférence abominable, qui exclu et qui pille les territoires petit à petit dans l'espoir que ces peuples disparaissent. Cette indifférence ne doit pas être contagieuse... Il ne faut jamais oublier.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 novembre 2013 21 h 27

      Madame Lussier, je ressens votre douleur, car mon grand-père paternel était autochtone. Il a marié ma grand-mère, fille de bourgeois de la belle ville de Québec... Mais épileptique. Lui veuf, elle aux prises avec le Mal... Ils ont déménagé à Montréal où il a travaillé sur les chemins de fer. Auparavant, il avait travaillé comme matelot sur les navires outremers... Samère est morte avant qu'il ne revienne du port de Marseille. La vie n'a jamais été facile pour beaucoup d'amérindiens... L'histoire de mon grand-père paternelle, si triste... Il est mort d'emphysème, causé par ce qu'il respirait à travailler sur les chemins de fer... J'ai aidé ma mère à s'occuper de lui... Il a beaucoup souffert, jusqu'à son dernier souffle.

    • Simone Lussier - Inscrit 21 novembre 2013 13 h 06

      Merci Mme Lapierre. L'histoire de votre grand-père met le coeur en bouillie. Et ça met en colère...

  • André Michaud - Inscrit 20 novembre 2013 14 h 11

    L'éducation

    Aucune société ne peut penser survivre sans une éducation satisfaisante. On ne peut que soutenir un combat pour de meilleures écoles dans les communautés autochtones.

    Cependant , pendant les 35 ans que j'ai travaillé au Ministère de l'Éducation, j'avais rarement de bon feedback des directeurs de ces écoles et des profs qui déploraient le manque de motivation des jeunes et le manque de support des parents. Ce n'était pas une simple question de local mal chauffé, mais plus profond.

    Si la jeune génération est plus motivée et veut étudier, et de meilleures écoles tant mieux il faut l'encourager.