RIDM - Ophuls, dans les coulisses de toutes les tyrannies

Marcel Ophuls aurait pu cultiver une légitime rancune contre l’Allemagne d’Hitler et ses camps de la mort. Il affirme que non : « Je ne suis rancunier qu’envers les individus, pas les collectivités. »
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Marcel Ophuls aurait pu cultiver une légitime rancune contre l’Allemagne d’Hitler et ses camps de la mort. Il affirme que non : « Je ne suis rancunier qu’envers les individus, pas les collectivités. »

Invité d’honneur des 16es Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), le grand documentariste du Chagrin et la pitié et d’Hôtel Terminus accompagne une rétrospective de son oeuvre-témoignage sur l’Occupation.

 

Sa réputation d’irascible semble une invention pure. Marcel Ophuls, vert octogénaire, arbore un sourire légèrement moqueur, comme ses documentaires les plus noirs s’offrent une pointe de dérision.Le mythique cinéaste du Chagrin et la pitié (1971), sur la collaboration des Français sous le régime de Vichy, d’Hôtel Terminus (1989), autour du procès de Klaus Barbie (coiffé d’un Oscar), a livré des images capitales et méticuleuses sur l’Occupation et la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de témoignages qu’il a recueillis est vertigineux, les images d’archives qu’il a montées constituent des documents phares pour la mémoire vive.

 

« J’ai fait si rarement les films que je voulais, soupire-t-il pourtant. Moi, j’aurais préféré tourner des comédies, surtout des comédies musicales. J’en ai marre de Barbie et d’Hôtel Terminus. Le chagrin et la pitié, je n’avais pas envie de le faire. Ce sont des oeuvres de commande… » Pour la petite histoire, Woody Allen dans Annie Hall est scotché à l’écrandevant Le chagrin et la pitié, un de ses films préférés.

 

D’Allemagne, à la France, à Hollywood, à la France

 

Il est le fils de Max Ophuls, grand metteur en scène et cinéaste de chefs-d’oeuvre comme La ronde, Le plaisir et Madame de… Max, Juif allemand né Oppenheimer, s’était réfugié en France en 1933 avec sa famille, dont son épouse l’actrice Hilde Wall, et le petit Marcel. Ce dernier avait 13 ans quand il a quitté la France occupée pour les États-Unis. En 1941. À minuit moins cinq. « Hans Fritzsche, le porte-parole de Goebbels, avait prévenu mon père : “ Quand on entrera en France, on se chargera de vous.”» Max Ophuls sur les ondes courtes avait l’habitude d’admonester le Führer : « Monsieur le Chancelier, si vous avez des ennuis à dormir, comptez les victimes que vous avez tuées. » Nouvel exil, donc. « J’ai passé une adolescence merveilleuse à Hollywood », dit Marcel Ophuls. En 1950, ils rentraient tous en France, le pays d’élection.

 

On pourrait croire que Marcel Ophuls a cultivé une légitime rancune contre l’Allemagne d’Hitler et ses camps de la mort. Il affirme que non : « Je ne suis rancunier qu’envers les individus, pas les collectivités. »

 

Lui qui réalisa en 1963 la fiction Peau de banane s’est laissé entraîner vers d’autres horizons, d’abord journaliste à l’ORTF, puis documentariste. Ses mémoires sortiront bientôt des presses de Calmann-Lévy, mais son autobiographie filmée, Un voyageur,sera présentée aux RIDM. Avec le concours de la Cinémathèque québécoise, ils présentent du 13 au 24 novembre une rétrospective de plusieurs de ses oeuvres, suivies de discussions avec le public. Même qu’une rencontre est orchestrée entre le cinéaste et le producteur américain John Friedman, de son Hôtel Terminus, dont le tournage fut long et houleux. Pour tout dire, il est un des seuls producteurs à ne pas s’être brouillé avec Marcel Ophuls. « Pourtant, je lui en ai fait baver », dit-il. Le cinéaste refusait de scénariser ses documentaires, pour laisser place à l’imprévu. La durée du tournage et du film, le budget étaient des considérations secondaires… « Avec les producteurs, je suis un emmerdeur. »

 

Au nombre de ses oeuvres : Munich 1931, sur les accords de Munich de 1938 entre les grands dirigeants européens, The Memory of Justice, sur les conséquences du procès de Nuremberg en Allemagne. « J’ai épousé une fille de nazi, Régine, qui était dans les jeunesses hitlériennes. » Elle l’a encouragé à aller de l’avant pour exorciser leurs rapports, les hantises de son peuple aussi. « Ce fut mon meilleur documentaire, et un bide complet. » Tout est compliqué et Marcel Ophuls montre toutes les facettes des drames. « Sous l’Occupation, il y eut en France 500 000 vrais résistants et 500 000 vrais collaborateurs. Entre les deux, bien des louvoiements. Et quand la victoire arrive, chacun veut être du bon côté. Pour résister, ça prend des convictions réelles et une morale. »

 

Il assure ne pas trop aimer le documentaire — son père disait : « Le documentaire, ah oui, ça existe aussi… » —, mais tant qu’à plonger, autant livrer des oeuvres-sommes.

 

Question de pouvoir

 

Son chef-d’oeuvre, Le chagrin et la pitié (1971), chronique d’une ville de province révélant la collaboration et les petites combines de bien des Français sous le régime de Vichy, a contribué à détruire les mythes des Français, qui se rêvaient tous résistants. Simone Veil, qui n’aimait pas le film, avait bloqué sa diffusion télé, ce qui lui valut du coup un franc succès de salles, porté par le bouche-à-oreille. Charles de Gaulle n’en voulait pas non plus, jugeant le portrait collectif déprimant pour les Français. Plus tard, un autre président, François Mitterrand, allait tout faire pour retarder le procès Barbie et le documentaire avec, craignant des remous. Marcel Ophuls eut les grands de ce monde dans les pattes.

 

Il admet que toute son oeuvre semble poser la question : « Qu’aurais-je fait dans une situation pareille ? Résister ? Collaborer ? » Et qui peut répondre ?

 

« On pense que la guerre est mon sujet de prédilection — il a abordé aussi la guerre au Vietnam (La moisson de Mai Lay), le conflit bosniaque (Veillées d’armes) —, en fait, c’est le pouvoir qui me fascine », conclut-il.

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