Des voix dans le chaos

Alexandra Sicotte-Lévesque, une expatriée par choix, confesse avoir compris au contact des participants de son documentaire la nécessité de se poser quelque part, d’y construire un chez-soi.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Alexandra Sicotte-Lévesque, une expatriée par choix, confesse avoir compris au contact des participants de son documentaire la nécessité de se poser quelque part, d’y construire un chez-soi.

Lorsque les Nations unies lui offrent un contrat au Soudan, Alexandra Sicotte-Lévesque n’hésite pas, malgré ses appréhensions. On est en 2008 et dans les médias, on parle de guerre civile, de charia, d’al-Qaïda. Rien pour donner envie de s’installer. Alexandra Sicotte-Lévesque y vivra pourtant trois années au terme desquelles elle tournera un documentaire éclairant, À jamais, pour toujours, qui aborde les conflits politiques et religieux qui ont secoué le pays à travers les regards croisés de six jeunes gens.

 

Cofondatrice de l’organisme Journalistes pour les droits humains, qui forme des journalistes en Afrique, Alexandra Sicotte-Lévesque a réalisé en 2007 le documentaire Le silence est d’or, sur les répercussions de la présence d’une minière canadienne au Ghana. En dépit de ses expériences à l’étranger, elle n’en est pas moins mûre pour une surprise.

 

« Quand je suis arrivée au Soudan, la réalité à laquelle j’ai été confrontée ne correspondait pas du tout à celle à laquelle les bulletins de nouvelles m’avaient préparée, confie la réalisatrice à l’occasion d’un bref retour au bercail (elle est désormais basée à New York) dans le cadre de la première de son film aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). J’ai trouvé des gens extrêmement accueillants. Quant au code vestimentaire en territoire musulman, j’ai vite réalisé que je pouvais porter ce que je voulais. »

 

Alexandra Sicotte-Lévesque découvre néanmoins un pays divisé, avec les musulmans au nord et les chrétiens au sud. Chacun sa réalité, chacun sa vérité. Au pouvoir depuis 1989, année où il fomenta un coup d’État, le général Omar el-Béchir veille à entretenir la division. Et c’est sans compter la région occidentale du Darfour, en guerre civile perpétuelle. En 2005, un accord de paix est signé entre musulmans et chrétiens. Deux millions de morts plus tard. En 2011, un référendum de sécession a lieu. Le Soudan du Sud vote pour la séparation à presque 99 %. Des musulmans quittent le sud pour le nord, des chrétiens fuient le nord en direction du sud.

 

Jeunes âmes usées

 

Au milieu du chaos, tout un chacun aspire à l’essentiel : se poser quelque part, se construire un chez-soi. Ils sont Abubakr, Lucy, Hajjir, Hawa, Kaltoum, Martha et Chol. Certains tentent de se refaire une vie, d’autres démarrent à peine la leur. Journalistes clandestins, médecins, gamins…

 

Déchiré, tant au propre qu’au figuré, l’un d’eux constate, la voix chargée d’amertume : « Qu’est-ce qu’ils ont fait de nous ? Les 20 ans de règne du président Omar el-Béchir et l’imposition de la charia de façon non islamique ont détruit nos âmes. Les gens au pouvoir interprètent l’islam pour voir à leurs propres intérêts. Ils ont semé la haine. »

 

Ce sont ces voix que la documentariste veut faire entendre. « Je trouvais important de donner la parole à ces jeunes. Deux d’entre eux sont d’ailleurs des amis que je me suis faits à Khartoum, une ville soit dit en passant très sûre. Leurs points de vue me semblaient éclairants. Tous, quelles que soient leurs croyances, aspirent à ces choses complètement universelles », note Alexandra Sicotte-Lévesque, une expatriée par choix qui confesse avoir compris au contact de ces participants la nécessité de se poser quelque part, d’y construire un chez-soi.

 

Le documentaire À jamais, pour toujours est présenté aux RIDM les 14 et 18 novembre, et prendra l’affiche le 29 novembre.