Prix Albert-Tessier - L’industrie cinématographique, c’est pour les autres

Odile Tremblay Collaboration spéciale
Robert Morin est un réalisateur qui ausculte la bête humaine à travers ses zones d’ombre.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Robert Morin est un réalisateur qui ausculte la bête humaine à travers ses zones d’ombre.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2013

Le cinéma, il le considère comme un art plastique, le scénario, comme une matière vivante à tripoter. Robert Morin jongle depuis plus de 30 ans avec l’audiovisuel, toutes disciplines et tous supports confondus, art démonté et remonté avec un plaisir d’horloger. Des scénarios, le lauréat du prix Albert-Tessier en a plein ses tiroirs. Des idées surgissent. Il les couche, les attrape par le chignon du cou ou les laisse en dormance. Un jour viendra…

 

Avant l’heure, il avait arraché les cloisons entre cinéma, vidéo, nouvelles technologies : « Le cinéma, ce sont toutes les images intéressantes qui grouillent », tranche Robert Morin. S’il a fondé La Coop Vidéo en 1977 avec des amis, c’était pour filmer dans l’urgence en se procurant un local et des outils. « Je suis arrivé à une époque où les jobs étaient prises à l’ONF, où il n’y avait aucune structure de financement. » Une égratignure à sa signature, une recherche brillante en amont. « Je suis brut. Pas de sensibilité ! Souvent en huis clos avec des personnages poignés ensemble. »

 

Ne comptez pas sur lui pour flatter le spectateur dans le sens du poil. Avec les rayons X de sa caméra, il ausculte la bête humaine à travers ses zones d’ombre. De fausses autofictions à la Yes Sir ! Madame… aux confessions schizophréniques façon Papa à la chasse aux lagopèdes, en passant par des oeuvres captées en multifacettes. Ses films pénètrent les angles morts des mauvaises consciences, en critiques incisives. Le cinéma québécois, il lui trouve grosso modo un manque d’audace. « Sauf exceptions, il est assez propre, ne dérange pas, ne déstabilise pas non plus. C’est un cinéma qui conforte. » Pas grand-chose à voir avec le sien.

 

Rien de plus troublant que son Petit Pow Pow Noël, réalisé en 2005 avec son père mourant. Cet homme depuis longtemps malade, devenu personnage d’un film, à ses propres côtés en fils acharné contre l’homme affaibli, dans le mouroir sinistre d’un hôpital à Noël. Sans pitié.

 

Une catharsis

 

Allez vous étonner si le grand public connaît peu le cinéaste du Nèg’ et de Requiem pour un beau sans-coeur, si prisé des cinéphiles. Électron libre ? « On ne l’est jamais complètement, répond-il. Disons que je m’autocensure moins que les autres. »

 

Né à Saint-Hyacinthe, il précise que c’est la littérature qui le captivait au départ et le captive toujours. Autre passion : la peinture, à laquelle il s’est sérieusement remis. Son premier choc cinématographique, Robert l’a eu au collège, quand un professeur lui a fait découvrir l’expressionnisme allemand. Puis, il travailla la photo colorée et, de fil en aiguille, la photo. D’images fixes en images mobiles, Robert Morin devint caméraman. Son premier film, Gus est encore dans l’armée, en 1980, fut réalisé avec des chutes de pellicule pour une production de l’ONF sur l’armée. « C’était une joke ! » Ses amis, qui l’avaient trouvé bonne, l’ont poussé à continuer.

 

« Une bonne histoire, ce n’est pas assez pour moi, prévient Robert Morin. C’est du cinéma conceptuel que je fais. On plante un piquet, on tourne autour. Pour la suite du monde, de Perrault et Brault, c’était un concept aussi. Ils se sont dit : “ On va leur faire une cache à marsouins. ” Aujourd’hui, la caméra devient de plus en plus sharp et on a tendance à oublier que le cinéma est symbolique, à noyer le film de réalisme. »

 

Il ne se veut nullement documentariste. Dans le magnifique Quiconque meurt, meurt à douleur (1998), coscénarisé et tourné avec des narcomanes ou ex-narcomanes, les vérités étaient trafiquées, la descente de police, inventée. Tout était, comme toujours, arrangé avec le gars des vues.

 

Des concepts, donc. Dans son remarquable Requiem pour un beau sans-coeur (1992), avec Gildor Roy à sa proue, il s’était inspiré du Quatuor d’Alexandrie, de Lawrence Durrell, en usant de caméras subjectives. L’histoire d’un criminel était racontée à travers plusieurs voix différentes, comme dans Rashomon.

 

À contre-courant

 

Lorsqu’il se met lui-même en scène comme acteur, le « je » suit un autre, sa caméra se fait faussement candide. Ainsi, dans Journal d’un coopérant, il s’était transformé un travailleur humanitaire en Afrique qui égare ses idéaux et se perd en route. « Un personnage tragique, qui trahit l’auditoire », précise le cinéaste. Dans Papa à la chasse aux lagopèdes (donnant la vedette à François Papineau), huis clos d’un escroc en fuite dans sa bagnole, il cherchait à créer un personnage qui monologue sur deux plans, dont un double imaginaire. « Dans Le Nèg’, je variais les approches cinématographiques selon les personnages, dans Les 4 soldats, je faisais un conte. »

 

Les faux films d’amateur, il n’a pas fini d’en réaliser. « Ça se fait de façon plus artistique que les films d’industrie. On gratte, on recommence. J’en arrache avec les grosses productions, où on n’a pas le droit à l’erreur. »

 

Morin rame à contre-courant : « Le cinéma est surtout dramatique, avec des personnages sur qui le destin s’acharne. Moi, je préfère les héros tragiques qui se mettent eux-mêmes dans le trouble, comme chez Shakespeare et Dostoïevski. Mais, quand on fait un cinéma tragique, on poigne moins. Les gens veulent du Amélie Poulin. »

 

Souvent, il tourne avec les moyens du bord, une bourse du Conseil des arts, livrant autre chose que ce qu’il avait promis. Ici et là, il étire la sauce : « Yes Sir ! Madame… est resté 15, 18 ans sur ma table. Mon prochain film, 3 histoires d’Indiens, a pris trois ans et demi à se tourner, mais Lagopède s’est fait sur un dix cents. »

 

Tout bouge, le temps, la vie vous entraînent ailleurs. De plus en plus, le cinéaste a envie de verser dans la dramaturgie contemplative. « Je retourne à l’art visuel pur : photo, peinture électronique », dit celui qui n’a jamais cessé de se décrire comme un artiste, un patenteux, parfois comme un artisan, jamais comme un membre de l’industrie en quête d’un public, « cette énigme », comme il dit.

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