Antiquité crépitante

Alexandre Castonguay en re?veur de?c?u dans Chasse au Godard d’Abbittibbi.
Photo: Parce que Films Alexandre Castonguay en re?veur de?c?u dans Chasse au Godard d’Abbittibbi.

Godard est dans le titre. Avec tout ce que le cinéma de ce fondateur de la Nouvelle Vague évoque de liberté formelle, de transgression narrative, d’expérimentation, à tous points de vue. Des principes qu’on retrouve dans ce premier long métrage d’Éric Morin, fondé sur une anecdote, soit la visite du réalisateur de Pierrot le fou à Rouyn-Noranda en 1968 afin d’y mener une expérience de radio-télédiffusion nouvelle.

 

Mais c’est le premier long métrage de Claude Jutra, À tout prendre, ainsi que le court métrage Solange dans nos campagnes, de Gilles Carle (d’ailleurs originaire de Maniwaki), qui remontent à la mémoire devant Chasse au Godard d’Abbittibbi. Un décor (ici, l’hiver, ici, l’Abitibi) peut-il parasiter la généalogie artistique d’un film ? Réponse : oui. Et je l’apprends en même temps que vous.

 

La visite de Godard agit comme un détonateur de prise de conscience sociale et politique pour un cinéaste en herbe (Martin Dubreuil, parfait) et deux jeunes amoureux (Sophie Desmarais et Alexandre Castonguay). Ceux-ci décident de réaliser ensemble une série de reportages pour la station Radio-Nord, donnant la parole à ceux qu’on n’entend pas : ouvriers des mines, travailleurs forestiers, mères au foyer, etc. Chemin faisant, le trio se mue en un triangle amoureux qui renseigne plus largement la situation des jeunes de l’Abitibi. Quel avenir en région ? Partir ou rester ? Étant lui-même passé par là, Éric Morin formule autant de réponses que de personnages, à travers une oeuvre d’antiquaire qui crépite comme un feu de résineux, sans temps mort ni temps fort.

 

Chasse au Godard d’Abbittibbi avance donc sous l’impulsion d’un charme discret né de la convergence de partis pris. La narration style ONF « dans l’temps » en est une. Le récit « style libre », improvisé en apparence mais bien focalisé en vérité, en est un autre. Inconnu au bataillon, Alexandre Castonguay est pour sa part excellent en rêveur déçu mais résolu du 48e parallèle. Par-dessus tout, le film doit sa réussite au regard félin et au magnétisme de Sophie Desmarais, une actrice qui n’a décidément rien à envier à Anna Karina. Assis devant le film, on se surprend à rêver d’un espace-temps où aurait été possible la rencontre entre le Godard d’À bout de souffle et celle qui campait l’héroïne de Sarah préfère la course. Quels films ils nous auraient donnés, ces deux-là !

 

 

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