Il était quelques fois Carrie

Dans la nouvelle version, réalisée par Kimberly Peirce, Carrie devient une métaphore des tueries dans les écoles.
Photo: Sony Pictures Dans la nouvelle version, réalisée par Kimberly Peirce, Carrie devient une métaphore des tueries dans les écoles.

Carrie relate comment une adolescente victime d’intimidation déchaîne ses pouvoirs de télékinésie contre ses bourreaux. Depuis sa publication en 1974, le premier roman de Stephen King est revisité chaque décennie. Il y eut d’abord, en 1976, l’adaptation de Brian De Palma, devenue leçon de cinéma, puis en 1988, la version musicale du film, qui flopa sur Broadway. Carrie 2, une suite malavisée, prit l’affiche en 1999. En 2002, la télévision présenta un remake, oubliable, en deux parties. À l’affiche cette semaine, la version concoctée par Kimberly Peirce confirme un intérêt qui ne se dément pas. Pourquoi ?

 

Sans doute parce que, une fois déparé de ses oripeaux contemporains, Carrie exhibe ceux, indémodables, des contes de fées. On pense en particulier à Cendrillon, avec beaucoup plus de sang toutefois. L’association n’est pas neuve : dans le New York Times, un critique qualifia de « variation carmin de Cendrillon » le roman de King. On ne saurait mieux dire.

 

Pour mémoire, hormis les persécutions qu’elle subit à l’école, Carrie souffre en plus des sévices physiques et psychologiques que lui inflige à la maison une mère fanatique religieuse. Dans le coin droit, la princesse en chiffons, dans le coin gauche, la marâtre.

 

Dans le roman comme dans ses différentes incarnations, la scène charnière, pour ne pas dire primitive, survient au début, lorsque, sous les douches communes du vestiaire des filles, Carrie, 16 ans, a ses premières règles. Sa mère ne lui ayant rien expliqué des choses de la vie, Carrie croit être en train de mourir d’une hémorragie (c’est ce tumulte hormonal qui réveille un don latent de télékinésie).

 

Écoeurées, ses consoeurs - ou méchantes demi-soeurs - se massent autour d’elle et lui lancent des tampons. Pour se racheter, une camarade de classe contrite, la bonne fée marraine, oblige son amoureux, le garçon le plus populaire de l’école, c’est-à-dire le prince charmant, à inviter Carrie au bal de fin d’année.

 

Cendrillon décomplexée

 

Dans Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim définit ainsi le paradigme établi par Cendrillon. « L’enfant est incapable d’imaginer de lui-même qu’il sera secouru, que ceux qui, selon sa conviction, le méprisent et exercent sur lui leur pouvoir, reconnaîtront un jour sa supériorité. Un grand nombre de petites filles sont tellement convaincues par moments que leur méchante belle-mère (ou mère) est à l’origine de tous leurs maux que, d’elles-mêmes, elles n’ont aucune chance d’imaginer que la situation pourrait changer. Mais quand l’idée est présentée à leur pensée par l’intermédiaire de « Cendrillon », elles peuvent croire que d’un moment à l’autre une bonne (fée) mère peut venir à leur secours, puisque le conte de fées leur dit d’une façon très convaincante que c’est ce qui adviendra. »

 

Dans Carrie,malheureusement, et contrairement à ce qui se produit chez les frères Grimm et chez Charles Perrault, la pauvre subit au bal une ultime humiliation. Or Carrie est capable de déplacer les objets à distance, d’agir sur la matière par la pensée. Autrefois vilain petit canard, la voilà désormais furie, ange exterminateur. Et les bourreaux d’hier de devenir victimes du jour, en l’occurrence celui du Jugement dernier.

 

Bref, Carrie, c’est Cendrillon qui, refusant de redevenir miséreuse sur le coup de minuit, décide plutôt de mettre le bal à feu et à sang.

 

Prenez garde au courroux des honnis

 

C’est ici que, de conte de fées, Carrie se meut en conte moral ambigu. En effet, Carrie pose un dilemme déchirant. D’une part, et là encore contrairement à la tradition établie par les contes, la protagoniste n’est pas sauvée de son milieu abusif par une intervention extérieure (la marraine, le prince), mais grâce à une force qu’elle porte en elle. Son processus de résilience est inspirant. Ceci expliquant cela, et même si, ultimement, rien de bon n’en résulte, la vengeance exercée par Carrie est vécue, d’autre part, comme une catharsis. D’où l’équivoque.

 

À ce chapitre, pour ratée qu’elle soit, et elle l’est, la plus récente adaptation s’inscrit de manière logique dans la filmographie de la réalisatrice Kimberly Peirce, à qui l’on doit le percutant Les garçons ne pleurent pas (Boys Don’t Cry), dans lequel une jeune fille, après s’être fait passer pour un garçon, est assassinée par les habitants d’un bled. Stop-Loss, son deuxième film, s’intéressait pour sa part au sort de soldats traumatisés et à peine sortis de l’adolescence. Dans Carrie, Peirce conjugue les deux en une sorte de mise en garde, un « cautionary tale », avec une autre héroïne marginale(isée) qui, poussée à bout, fourbit non pas une arme à feu, mais une arme psychique.

 

Du coup, Carrie devient une métaphore des tueries scolaires avec lesquelles les États-Unis, en particulier, sont de plus en plus souvent confrontés. Dès lors, on mesure mieux la dimension archétypale, mythique, de cette histoire d’une adolescente ostracisée relevant peut-être après tout non pas du conte, mais de la tragédie.

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