La danse de la réalité d’Alejandro Jodorowsky

Une rencontre entre Jodorowsky et le producteur Michel Seydoux fut déterminante pour ce film.
Photo: Fun Films distribution Une rencontre entre Jodorowsky et le producteur Michel Seydoux fut déterminante pour ce film.

Il y a deux ans et demi, Alejandro Jodorowsky, cinéaste mythique derrière les très baroques El topo et La montagne sacrée, fondateur avec Topor et Arrabal du Théâtre panique, psychomagicien initié par le maître zen Ejo Takata et quelques chamans, symbole d’une contre-culture depuis un demi-siècle, était venu à Montréal. Un passage fort remarqué, initiative de François Gourd et des foulosophes. Entre autres réflexions sur le niveau de conscience collectif à accroître, il avait été bien sûr question de cinéma.

 

Ce Chilien expatrié en France n’avait pas tourné depuis plus de vingt ans. Par-dessus le marché, El topo et La montagne sacrée avaient été retirés du marché durant 30 ans, après dispute avec le producteur. Des bruits couraient sur une mégaproduction à naître avec l’argent de Russes mafieux (un projet avorté). Mais il ne désespérait pas de réaliser, à compte d’auteur au besoin, La danza de la realidad (titre de son autobiographie publiée chez Albin Michel).

 

Une rencontre entre Jodorowsky et le producteur Michel Seydoux fut déterminante pour ce film. Ils ne s’étaient pas vus depuis l’échec retentissant du projet Dune, au milieu des années 70. Seydoux accepta tout de go de lui fournir 1 million pour La danza de la realidad. Les économies du cinéaste et un peu d’argent récolté çà et là ont fait le reste.

 

Or ce film, accueilli à bras ouverts à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes, assure la clôture du Festival du nouveau cinéma ce samedi à Montréal.

 

Thérapie familiale

 

C’est son fils et acteur Brontis Jodorowsky qui accompagne l’oeuvre en question, mais Alejandro, par l’entremise d’une petite vidéo qu’il assure drolatique, offrira aux Montréalais sa présence virtuelle. Brontis, qui joua dans les films de son père, est un comédien de théâtre (longtemps avec Ariane Mnouchkine) et un metteur en scène averti. Dans La danza de la realidad, ses frères aussi sont de la partie. Christobal incarne un moine bouddhiste, Adan, un anarchiste. Alejandro, qui joue le héros à l’âge mûr, voit ses oeuvres comme des entreprises familiales. Sa femme, Pascale Montandon-Jodorowsky, a créé les costumes.

 

« Suis-je marqué par l’oeuvre paternelle ? Oui, répond Brontis, pour autant qu’elle émane de sa personne. J’ai été élevé par un artiste et ma vie en demeure imprégnée. »

 

Le film est basé sur trois des livres paternels : La danse de la réalité, L’enfant du jeudi noir et L’arbre du dieu pendu.

 

Brontis (nom grec qui signifie tonnerre) incarne à l’écran le terrible père de son père, bouclant la boucle familiale. Né en 1929 dans la petite ville minière chilienne de Tocopilla, d’une famille d’exilés juifs russes, Alejandro avait eu à subir l’éducation spartiate d’un père épris de virilité et les élans nostalgiques d’une mère qui voyait en lui la réincarnation de son propre père (dans le film, elle chante au lieu de parler). Un départ canon pour sa vie en perpétuelle quête de sens, dont on voit ici les prémisses, jusqu’au départ pour la France : son film le plus autobiographique à ce jour.

 

« Tout s’est déroulé alors très vite après avoir eu le feu vert, dit Brontis. On a tourné à Tocopilla, où mon père, qui était ostracisé enfant pour ses origines, est désormais accueilli en héros. Je n’y avais jamais mis les pieds, mais il assure que ça n’a pas bougé. On a tourné dans le même salon de coiffure où il s’était fait couper sa tignasse d’enfant. La ville m’a aidé à comprendre mon père, car j’ai vraiment découvert d’où il venait. Au moment de jouer mon père, je me suis contenté de rendre ce qu’il y avait dans le scénario, mais quand La danza de la realidad fut lancé à Cannes, l’effet thérapie familiale a commencé à agir et la charge symbolique du père en fut pour moi transformée. »

 

La danza de la realidad est un film aussi baroque que les précédents, hyperchargé, avec ses habituels travailleurs du cirque (Alejandro Jodorowsky a fait ses débuts au cirque) : nains, clowns, etc., et ses estropiés (la mine a rendu infirmes nombre de travailleurs). Univers jodorowskien qui ne devrait rien à Fellini ou à Buñuel, mais qui, dans sa surcharge, son énergie protéiforme, semble puiser dans le cinéma ce qu’il a vraiment puisé dans une existence marquée au sceau du bizarre.

 

« Ce film explique les autres, raconte Brontis Jodorowsky. Mon père dit toujours qu’il faudrait voir son oeuvre en commençant par la fin. La danse de la réalité n’est pas une quête mentale comme dans le désespéré El topo. J’y jouais alors le fils [Alejandro, en fait], à qui son père dit : “Tu as sept ans, tu es un homme. Enterre le portrait de ta mère.” La danza de la realidad brasse les mêmes éléments, mais avec plus de sérénité car il s’adresse au coeur. »

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