Transparence nébuleuse

Benedict Cumberbatch, dans le rôle de Julian Assange
Photo: Frank Connor Benedict Cumberbatch, dans le rôle de Julian Assange

Quel film biographique peut prétendre dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? À ma connaissance, aucun. The Fifth Estate, qui raconte dans le détail la mise en orbite médiatique du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, s’inspire de deux livres dont le principal intéressé dénonce la fausseté. Nous voilà fixés sur ses sentiments. Place au cinéma.

 

L’un des livres en question (Inside WikiLeaks. Dans les coulisses du site Internet le plus dangereux du monde, éd. Grasset) est signé Daniel Domscheit-Berg. C’est par lui, campé dans le film par l’excellent Daniel Brühl, que l’histoire de The Fifth Estate arrive. C’est à travers son point de vue, principalement, que Julian Assange (Benedict Cumberbatch) nous est raconté, depuis la naissance de leur amitié en 2007, dans la foulée de la mise en ligne d’informations révélant les abus commis par l’armée américaine en Irak et en Afghanistan, jusqu’à l’affaire Bradley Manning, qui a permis à un Assange radicalisé de couler en 2010-2011 un torrent de secrets diplomatiques et militaires américains, contre l’avis de Berg qui s’est alors dissocié du mouvement.

 

Entre ces deux dates, Bill Condon (Gods and Monsters, Kinsey, Dreamgirls), revenu d’un séjour lucratif mais terriblement déshonorant au pays de Twilight (Breaking Dawn Part 1 2), relate une histoire d’amitié un peu tordue qui avoisine l’abus de confiance et le culte de la personnalité. Il fournit d’Assange et de Berg une description psychologique très précise, tirant le meilleur parti de leurs dissemblances, rendues paradoxales par leur idéal commun de transparence. À l’inverse, le film souffre de l’obligation de donner un visage à une bonne dizaine d’individus (le rédacteur en chef du London Times joué par David Thewlis, par exemple) qui ont joué un rôle dans l’affaire. Or le film, avec ses impératifs d’efficacité, renonce à les définir et les éjecte hors champ aussi souvent que possible.

 

The Fifth Estate est donc un film tiraillé. D’une part entre son scénario aux enjeux politiques complexes qu’il a visiblement fallu simplifier au bénéfice du spectateur moyen - ce dont témoigne avec éloquence l’intrigue parallèle centrée sur la ministre de la Défense américaine (Laura Linney, sous-exploitée). D’autre part entre une mise en scène extravagante et ostentatoire et le récit linéaire, presque monotone, sur lequel elle agit tel un massage cardiaque à l’urgence. Enfin, entre ce qu’on sait d’Assange et ce que le cinéma peut en dire sans s’exposer aux poursuites. Ainsi, Condon s’affaire (et parvient) à démontrer que les intentions du fondateur de WikiLeaks, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt international, ne sont pas aussi nobles que ce qu’il prétend. Mais il échoue à nous dire en quoi et pour quels motifs. Or c’est ce qui m’intéresse le plus. Pas vous ?

 

 

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