Triptyque: de la scène à l’écran dans un grand élan collectif

Robert Lepage et Pedro Pires ont collaboré à des mises en scène de théâtre, de cirque et d’opéra avant de se retrouver pour Triptyque.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Robert Lepage et Pedro Pires ont collaboré à des mises en scène de théâtre, de cirque et d’opéra avant de se retrouver pour Triptyque.

Depuis le temps que Robert Lepage avait délaissé le cinéma en clamant : « Jamais plus ! » Dix ans après La face cachée de la lune, il fait pourtant un retour au grand écran, mais pas seul. Le voici aux côtés de Pedro Pires, le cinéaste derrière le brillant court métrage Danse macabre. Les deux artistes avaient collaboré ensemble pour des mises en scène de théâtre, de cirque et d’opéra. Ils sont amis, se comprennent à demi-mot, s’avouent complémentaires.

 

Lepage était las de faire antichambre à Téléfilm Canada. « J’avais l’impression aussi de prendre la place de ceux dont le cinéma est le premier métier. Et l’argent n’est pas à l’écran comme il l’est à la scène. Des intermédiaires sont payés pour ceci et cela. Ça me frustrait.Avec Triptyque, on a eu moins de moyens, moins de partenaires financiers, et une vraie liberté. »

 

Ça s’est joué sur un autre rythme que celui des tournages enfiévrés. « On l’a fait quand on avait le temps, explique l’homme de théâtre. Trente-cinq jours de tournage, pris par-ci par-là sur trois ans. »

 

Tout est parti de Lipsynch, la pièce de Lepage à neuf personnages, réduits ici à trois. « Mais on va plus loin que la pièce. On pousse les idées en enlevant des choses. Le théâtre est un espace vide, mais la richesse de l’écran permet de réduire les dialogues. À Québec, à Londres, à Montréal, les villes racontent aussi à leur manière les personnages. »

 

Le film se divise en trois blocs urbains et trois figures principales, dont les destins s’entrecroisent. Le chirurgien du cerveau Thomas (Hans Piesbergen), la libraire schizophrène Michelle (Lise Castonguay), Marie, sa soeur chanteuse (Frédérike Bédard), dont Thomas, son futur mari, opère la tumeur. « Avec l’ONF, on a aussi fini de monter trois courts métrages sur le même sujet, dit Pedro Pires. Ces histoires deviennent des mobiles qui bougent chaque fois d’une nouvelle façon. »

 

« Les comédiens, qui étaient aussi dans la pièce, ont développé leurs personnages, précise Robert, et tout ça a été mis dans le hachoir à viande de Pedro. Je suis un gars de théâtre avant tout et lui, un gars d’images. C’est Pedro qui m’a donné l’envie de refaire du cinéma. »

 

Pedro Pires adore jouer avec ce média. « On a googlé “Vatican”, on s’est servi d’un écran vert et on a pu avoir la chapelle Sixtine. Mais d’autres plans ont coûté très cher. Le cinéma est l’art des contrastes. »

 

Lise Castonguay a beaucoup fréquenté son personnage de libraire à Québec. « Déjà, pour la pièce Lipsynch, le travail d’écriture était collectif, dit-elle : Robert et les neuf comédiens. J’ai sauté dans le train en 2005. Deux ans plus tard, on présentait une version de cinq heures, puis en 2008, de neuf heures. Le film s’est tourné ensuite de façon organique. Robert le perçoit comme le premier volet d’une trilogie. »

 

La libraire qu’elle incarne, figure dramatique entre torture intérieure et aspiration artistique, Lise Castonguay estime qu’elle n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. « On est plus proche de sa solitude. Au théâtre, elle avait une certaine légèreté. Le film permet d’aller plus loin dans ses dérapages, sa douleur, ses zones d’ombre. »

 

Son personnage est psychotique. « Et écrire réclame un recul qui lui manque alors, mais la connaissance d’univers parallèles permet peut-être d’apporter d’autres dimensions à l’art. J’emmène cette petite fille là jouer dans la forêt. Ce personnage fut pour moi une vraie rencontre. Comme si je l’avais toujours connue. Puis, Pedro avec ses yeux de braise, m’a entraînée avec elle dans l’intimité. C’était tout simple. Comme respirer. »

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