Une vie pour deux (et plus si affinités) au FNC

Une coréalisation de Luc Bourdon et Alice Ronfard allait de soi...
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Une coréalisation de Luc Bourdon et Alice Ronfard allait de soi...

Il y eut d’abord un roman, Une vie pour deux, écrit par Marie Cardinal en 1979. Puis il y eut une pièce, Une vie pour deux (La chair et autres fragments de l’amour), qu’en tira Évelyne de la Chenelière en 2012, mise en scène par Alice Ronfard. Enfin, il y eut ce désir du cinéaste Luc Bourdon de rendre l’éphémère pérenne. Naquit ainsi une oeuvre réalisée conjointement par ces deux derniers, un « objet », comme ils disent, fort joli au demeurant, et dévoilé en primeur au Festival du nouveau cinéma (FNC). Attablé chez Juliette et chocolat, le duo revient sur la genèse du projet.

 

Pour mémoire, Une vie pour deux s’intéresse à un couple dont les vacances en Irlande sont perturbées après que le mari eut découvert le cadavre d’une jeune femme sur le rivage. D’abord jalouse de la morte, de son mystère, l’épouse convie son mari à un jeu étrange au cours duquel ils inventent un passé à la défunte. Dans un long entretien qu’elle accorda à l’époque à Bernard Pivot, Marie Cardinal soutient que selon elle, un couple, c’est « deux individus qui essaient de construire quelque chose ensemble ». Offerte en guise de prologue, cette entrevue fascinante revient subséquemment hanter le récit filmé par un jeu de correspondances et d’échos qui illustre combien profonde et cohérente était la réflexion de l’auteure.

 

Pour mémoire, encore, Alice Ronfard est la fille de Marie Cardinal et du metteur en scène Jean-Pierre Ronfard. « Évelyne et moi voulions collaborer depuis longtemps, explique la première. À ce moment-là, Évelyne désirait travailler à une adaptation. On a exploré diverses pistes, puis je lui ai parlé d’un roman qui m’obsède depuis que j’ai 20 ans, Une vie pour deux, écrit par ma mère. » Si, contrairement à la croyance populaire, l’intrigue n’est pas autobiographique, l’anecdote de la découverte d’un cadavre par l’époux, en revanche, l’est.

 

Un ange à ma table

 

« Le jeu de filiations ne s’arrête pas là, dit Luc Bourdon en prenant le relais de la discussion. Alice et moi avons eu un fils ensemble, un beau garçon de 21 ans. Et c’est notre fils qui, en rentrant de la première de la pièce, m’a expliqué combien c’était brillant et singulier, et combien ça représentait le meilleur du travail de sa mère, et que c’était d’autant plus prenant que la pièce originait d’un roman de sa grand-mère inspiré en retour par un événement arrivé à son grand-père. » On reprend son souffle ; instant pensif. Un ange passe, ou peut-être est-ce l’esprit de la romancière ? Celui de James Joyce planait déjà sur le roman et la pièce…

 

Chantre des souvenirs préservés, ceux des lieux et des gens, Luc Bourdon voulut, d’instinct, préserver une trace du spectacle ; faire en sorte qu’il en restât quelque chose. Une coréalisation avec Alice Ronfard allait de soi. « Alice est une grande metteure en scène, mais elle est aussi une femme de cinéma. Au Québec, on a la manie de compartimenter les gens ; regardez Robert Lepage, qui a tant peiné à réaliser ses films. Mais bon, c’est un autre sujet. Pour revenir à Alice, voyez ce qu’elle a fait avec La tempête, de Shakespeare : les projections, la direction de caméras, la vidéographie… Bref, je savais qu’on devait réaliser le film ensemble, en unité. » Disant cela, il passe brièvement ses bras autour d’elle, comme pour mimer une cellule.

 

Incarner l’intangible

 

Restait à définir une approche. Au final, les cinéastes ont opté pour un dispositif scénique épuré, le langage cinématographique intervenant de manière discrète mais évocatrice. L’oeil tour à tour témoin et inquisiteur, la caméra capte les frémissements subtils des visages, dont celui de la vibrante Violette Chauveau. Plus tard, elle frôle les corps offerts ou braqués ; regard-caresse, regard-griffe. Elle permet à cet « objet », cet objet filmique latent, de devenir, de s’incarner, comme la dépouille alanguie de la femme sur la grève, en attente d’une histoire, d’une existence a posteriori.

 

Ainsi, à la manière des protagonistes qui inventent une vie à un spectre, Alice Ronfard et Luc Bourdon ont donné corps cinématographique à l’intangible, à ces préoccupations de Marie Cardinal : la quête de soi, l’affirmation de soi, la femme, le couple, la femme dans le couple ; à ces mots de Marie Cardinal réassemblés par Évelyne de la Chenelière ; à ces mots formulés à grand-peine et finalement criés, comme arrachés à une blessure : « beauté », « amour ».

 

Ils sourient de connivence, Alice Ronfard et Luc Bourdon. « Faire un film, c’est beaucoup plus efficace que la médiation familiale », lance la première d’un air entendu. Concevoir un enfant, concevoir un film. Construire quelque chose, ensemble, bien après que le couple s’en fut allé. Voilà qui n’aurait pas déplu à Marie Cardinal.

 

Le film-essai Une vie pour deux (La chair et autres fragments d’amour) sera présenté à Excentris le 14 octobre à 19 h 30 et le 17 à 13 h. La pièce sera reprise à l’Espace Go du 22 octobre au 2 novembre.