Les couleurs de la vie

Dans la peau d’Emma, avec son sourire sinueux et son regard allumé, Léa Seydoux imprime sa griffe puissante à l’écran.
Photo: Métropole Films Dans la peau d’Emma, avec son sourire sinueux et son regard allumé, Léa Seydoux imprime sa griffe puissante à l’écran.

Enfin ! Voici le film ! La polémique ayant entouré le tournage de La vie d’Adèle attirera peut-être des spectateurs en mal de scandale, comme les scènes d’amour lesbien, les voyeurs. L’important, c’est qu’une fois installés devant l’écran, ils se laissent éblouir par ce chef-d’oeuvre, palmé d’or à l’unanimité à Cannes, ainsi que ses deux interprètes, sous les sourires du président du jury, Steven Spielberg. Attention : oeuvre somme. Devant ce vrai tour de force, tout le reste devient dérisoire.

 

Le cadrage et la lumière entrent ici en alchimie pour trouver l’intime, l’émotion sur le frémissement d’une peau, d’un oeil surpris ou qui se pâme. Le travail à l’image de Sofian El Fani est capital. On pénètre au coeur de l’activité du temps qui façonne un visage, modifie une trajectoire humaine.

 

Du cinéaste de L’esquive et de La graine et le mulet, ce perfectionnisme (qui le transforme en tyran des plateaux) le lance dans une absolue quête de vérité, traquée comme un Graal, avec des acteurs débutants souvent, les malaxant comme de la cire. La vie d’Adèle est l’aboutissement d’une longue démarche d’auteur, Kechiche ayant ici atteint de haute lutte cette vie fuyante dans un film aux 700 heures de matériel, réduites en trois. Trois heures sans temps morts, écoulées en un éclair. Il a un peu resserré son montage depuis le lancement à Cannes, huit minutes en moins, ce qui rend le résultat plus fluide encore.

 

En gros plans, sous tous les axes, les états d’âme d’Adèle Exarchopoulos, qui joue Adèle, semblent arrachés à la chair vive, sans filtre, à nu. Chaque scène est poussée jusqu’à son achèvement, ni plus ni moins, à l’écoute de son rythme, de son souffle. Qu’il s’agisse de montrer une classe d’enfants d’un naturel inouï ou une étreinte embrasée : même attention. Dix années à peu près s’écoulent entre le moment où la jeune Adèle étudie en littérature avec ses amis au lycée et celui où elle assiste à l’exposition de son amante artiste. Entre-temps, un amour naît, grandit, se vit, se perd, s’éteint, sans rien escamoter. Entre-temps aussi, l’acceptation à moitié d’une homosexualité d’Adèle, née sous les quolibets de ses compagnes de classe.

 

Le film est une histoire d’amour ; que cet amour soit lesbien, ou pas, devient accessoire. Il traite aussi de l’abîme entre les classes sociales, si important en France, partout en fait, tant le manque d’affinités peut tuer un amour. La vie d’Adèle aborde l’initiation d’une jeune fille aux sentiments, au plaisir, à la perte, à la vie qui continue, en suivant chaque trace de tourment qui effleure son visage encore enfantin.

 

Kechiche tire le suc de cette jeune fille, comme il l’avait fait pour Sara Forestier dans L’esquive et pour Hafsia Herzi dans La graine et le mulet. Adèle Exarchopoulos est saine, physique, entière, passionnée, en devenir. D’où cette soif de réalisateur de la regarder évoluer.

 

Tout le contraire de Léa Seydoux, actrice confirmée ayant cherché auprès de Kechiche le naturel qui lui manquait. Pourtant, c’est elle, dans la peau d’Emma, avec ses cheveux bleus, son sourire sinueux, son regard allumé, qui imprime sa griffe puissante à l’écran. Elle et le cinéaste ont eu beau s’invectiver sur toutes les tribunes depuis la sortie du film à Cannes, ce côté petit mec, qu’il lui découvre, sera à l’origine du grand rôle de sa vie. Elle n’était pas de la cire et, pourtant, la voici sublime d’ambivalences, de perfidie, dans une composition vibrante. Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux sont les deux faces d’une médaille amoureuse. Leurs corps à corps rappellent l’éternelle lutte érotique entre deux camps, don absolu contre contrôle de soi, sensibilité à fleur de peau contre froide intelligence. Elles s’aiment pourtant. Les étreintes physiques, fort belles, pourraient sembler crues, elles ne sont jamais gratuites, insérées dans la vie comme les soupers chez les parents respectifs, montrant le gouffre qui les sépare avant qu’elles n’en soient elles-mêmes conscientes, comme les manifestations où chante et danse la spontanée Adèle, où l’embrasse Emma la dure. Elle connaît déjà la traversée du temps, la dame en bleu aux illusions perdues. Ce chef-d’oeuvre né dans la souffrance montre le triomphe de l’art sur ses conditions de création. Car ce film parvient à peindre l’innocence et la maturité avec l’arc-en-ciel des couleurs de la vie.

 

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