De l’horreur aux avant-gardes

C’est la troisième visite de Mekas à Montréal. La première fois, Mekas était venu filmer le Bed-in for Peace de John Lennon et Yoko Ono au Reine Élizabeth en 1969. La deuxième fois, il acheta des films.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir C’est la troisième visite de Mekas à Montréal. La première fois, Mekas était venu filmer le Bed-in for Peace de John Lennon et Yoko Ono au Reine Élizabeth en 1969. La deuxième fois, il acheta des films.

Il a un regard perçant sous ses yeux mi-clos. À 91 ans, Jonas Mekas a traversé les tourmentes et côtoyé les chantres de toutes les avant-gardes. Le plus lituanien des New-Yorkais est un mythe de l’underground. Celui qui fut l’ami d’Andy Warhol et qui tint la caméra pour son mythique film Empire, celui qui côtoya John Lennon, Yoko Ono et Allen Ginsberg, qui filma Salvador Dalí, que Jackie Kennedy chargea d’enseigner le cinéma à ses enfants, eut des vies multiples en poupées russes. Dans sa Grosse Pomme, l’éternel admirateur d’Arthur Rimbaud demeure à la tête de l’Anthology Film Archives, cinémathèque qu’il a cofondée en 1970 : « 30 000 films ». Il en a restauré plusieurs, les sauvant de la perdition. Longtemps critique de cinéma au Village Voice et ailleurs, il a créé en 1963 la première coopérative de films indépendants au monde.

 

C’est sa troisième visite à Montréal. La première fois, Mekas était venu filmer le Bed-in for Peace de John Lennon et Yoko Ono au Reine Élizabeth en 1969. La deuxième fois, il acheta des films. Mercredi soir, il recevait la Louve d’or honorifique du 49e Festival du nouveau cinéma, lors de sa cérémonie d’ouverture. Claude Chamberlan, qui l’a côtoyé à New York et dévorait sa chronique au Village Voice, est un fidèle admirateur.

 

Du 11 au 26 octobre, le Centre PHI lui consacre, en 12 écrans déployés, une vidéoexposition livrant des images de son 365 Day Project (2007) en autant de courts métrages que de jours de l’année. Ajoutez deux projections gratuites les 12 et 19 octobre de son film Sleepless Nights Stories : 25 histoires captées, en mosaïques. Yoko y danse, la chanteuse Patti Smith apparaît comme l’ombre d’Antonin Artaud, des anonymes aussi. Le Centre Pompidou, à Paris, lui a consacré une rétrospective en 2012, le British Film Institute aussi. Nonagénaire, il n’a jamais été autant célébré.

 

« Je suis un filmeur plutôt qu’un cinéaste », dit-il. Mekas capte son quotidien dans un journal en mouvement depuis son arrivée à New York en 1949 avec son frère Adolfas. S’y insèrent souvent des images de passé, en temps chevauchés.

 

Il parle et reparle du paradis perdu de son enfance sur la ferme familiale en Lituanie. « Enfant, au milieu de la nature idyllique, au cours de l’entre-deux-guerres, l’espoir était partout. Puis, mon univers s’est écroulé avec l’arrivée des Russes en 1940. » L’année suivante, quand les bottes allemandes ont succédé à celles des Russes, il est entré en résistance avec son frère Adolfas ; tous deux ballottés cinq ans dans les camps de travail nazis. « Il y a toujours quelque chose de beau dans l’horreur,assure-t-il pourtant, et les belles choses continuent ensuite à vivre. »

 

À son arrivée à New York, il y prit racine. « J’avais déjà un gros bagage, mais aussi l’envie de le jeter par-dessus bord, et de m’immerger complètement. Qui a vu la guerre veut l’oublier. J’ai sauté dans une nouvelle rivière. » Entre trente-six métiers de misère, la fratrie allait au cinéma. Ce fut aussi le début d’un éternel journal en images. En 1955, le saut de Brooklyn à Manhattan fit vibrer en lui la pulsation de la modernité.

 

« Je n’ai rien demandé. Toutes les célébrités que j’ai côtoyées sont venues à moi, dit-il. Salvador Dalí, qui voulait connaître les nouvelles générations créatrices de New York, a sonné à ma porte, comme Jackie Kennedy. » Andy Warhol venait regarder des films dans son antre. Mekas a filmé le premier spectacle desVelvet Underground.

 

« Il y a dix ans, j’ai adopté les nouvelles technologies. La toile est le meilleur espace pour diffuser mes oeuvres. Où sont le bon et le mauvais dans ces sursauts générationnels qui se succèdent tous les dix ans ? Chose certaine, ceux qui améliorent le monde sont encore les scientifiques, les poètes, les artistes, les mystiques, les grands architectes. Et même quand on désespère de l’espèce humaine et de l’avenir de la planète, ils apportent encore des fragments de paradis. »