Bagarre dans la salle de montage

Il l’a refait. Encore. Après avoir acquis les droits de distribution d’une production étrangère prestigieuse pour les territoires anglo-saxons, Harvey Weinstein, producteur et distributeur américain omnipotent, «oscarisé» pour Shakespeare et Juliette et Le discours du roi et maints autres films, a procédé à des coupes visant à rendre ladite production plus «commerciale».

La plus récente victime du magnat, souvent perçu comme un potentat, est Snowpiercer: Le Transperceneige, un drame de science-fiction lyrique signé Bong Joon-ho, cinéaste sud-coréen estimé qui, une fois n’est pas coutume, a exprimé publiquement son outrage lors d’une conférence de presse tenue au Festival du film de Busan, qui se déroule en Corée du Sud jusqu’au 12 octobre.

 

Inspiré par la bande-dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, Le Transperceneige s’intéresse aux survivants d’un cataclisme qui se sont retranchés dans le train du titre. Le film a connu un énorme succès en Corée du Sud, y amassant 61,5 millions de dollars (sur un budget de 40) et atteignant presque les mêmes sommets que The Host, un autre long métrage de Bong Joon-ho, rare production à avoir franchi là-bas le cap des 10 millions de spectateurs avant de connaître une belle carrière internationale. Bref, le cinéaste a fait ses preuves, tant auprès du public que de la critique, qui apprécia particulièrement ses drames policiers insolites Memories of Murder et Mother (pas de titres français).

 

Or, Harvey Weinstein possède les droits de distribution de Snowpiercer: Le Transperceneige pour les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Grande-Bretagne. Et il se trouve que Harvey Weinstein estime que le film fonctionnerait mieux à 105 minutes plutôt qu’à 126. Cette prérogative du montage final, il l’a exercée quantité de fois par le passé.

 

On pense entre autres au chef d’oeuvre de Chen Kaige, Adieu ma concubine, qui se mérita la Palme d’Or en 1993. Acheté par Weinstein et sa première maison de distribution Miramax Films, le film prit ensuite l’affiche dans une version tronquée, ce qui eut l’heur de déplaire au cinéaste Louis Malle, président du jury cette année-là. «Le film que nous admirions tellement à Cannes n’est pas le film que nous voyons aujourd’hui, lequel est plus court de 20 minutes - mais paraît plus long, parce qu’il n’a plus de sens».

 

Plus court, plus simple

 

Ceci dit, la manière Weinstein a parfois porter fruit. Ce fut le cas avec Cinéma Paradiso, un échec en Europe auquel Weinstein retrancha plus d’une demi-heure, avec à la clé le succès retentissant que l’on sait. En règle générale toutefois, ces versions dites «revues et corrigées» pour le marché anglo-saxon laissent à désirer.

 

C’est le cas de La reine Margot, du regretté Patrice Chéreau, également présenté à Cannes, et dont la durée passa de 161 à 145 minutes à la demande de Weinstein, avec retrait et ajout de scènes destinées à mettre l’emphase sur la relation amoureuse entre Isabelle Adjani et Vincent Pérez. Récemment, Wong Kar-wai (Les silences du désir) a consenti à remonter sa chronique d’arts martiaux Le grand maître qui, en passant de 130 à 108 minutes, occulte désormais tout un pan de l’histoire de la Chine pourtant intimement lié au déroulement du récit.

 

De fait, peu de cinéastes osent défier celui que Meryl Streep appelle «Dieu». Parlez-en à Jim Jarmuch qui, protégé par contrat, refusa de recouper Dead Man, un western poétique mettant en vedette Johnny Depp. Furieux, Harvey Weinstein ne fit aucune promotion autour du film, qui se planta. Idem pour le Français Bertrand Tavernier, qui s’opposa à une nouvelle mouture de son succès de cape et d’épée La fille de D’Artagnan. En guise de représailles, Weinstein retint les droits du film sans le sortir en salles aux États-Unis.

 

Tarantino à la rescousse?

 

Quant à Bong Joon-ho, il a déclaré à la presse étrangère réunie au Festival du film de Busan qu’elle voyait sans doute pour la première et la dernière fois Snowpiercer: Le Transperceneige tel qu’il l’a imaginé.

 

Dans un développement inattendu, le cinéaste américain Quentin Tarantino a annoncé mercredi qu’il se rendrait à Busan pour une visite éclaire, le temps de participer à une grande entrevue publique avec Bong Joon-ho, dont il a plus d’une fois vanté le travail.

 

Fait intéressant, Quentin Tarantino collabore avec Harvey Weinstein depuis ses débuts et lui est demeuré fidèle même après que ce dernier eût insister pour scinder Tuer Bill en deux films plutôt que de respecter le souhait du premier d’en faire une oeuvre fleuve.

 

 

Le Devoir

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