Mathieu Denis se souvient de Jean Corbo

Le cinéaste Mathieu Denis (debout à gauche) filme ces jours-ci à Montréal les derniers moments de la courte existence de Jean Corbo, décédé en 1966.
Photo: François Pesant - Le Devoir Le cinéaste Mathieu Denis (debout à gauche) filme ces jours-ci à Montréal les derniers moments de la courte existence de Jean Corbo, décédé en 1966.

Àl’angle des rues de la Congrégation et Le Ber, n’eût été la présence de décorateurs et de techniciens affairés à donner des allures de diner d’antan à un édifice désaffecté, on pourrait croire celui-ci tout droit sorti des années 1960. À l’intérieur, l’illusion est parfaite. À une petite table, près d’une affiche annonçant des hot-dogs à 22 cents, on retrouve le cinéaste Mathieu Denis, qui filme ces jours-ci les derniers moments de la courte existence de Jean Corbo, un felquiste de 16 ans décédé le 14 juillet 1966 en posant une bombe à l’usine de la Dominion Textile à Montréal.

 

« Mon intérêt pour l’histoire de Jean Corbo ne date pas d’hier,confesse Mathieu Denis, le regard intense derrière ses lunettes à larges montures noires. Enfant, mon père m’avait parlé de lui ; ils étaient sensiblement du même âge, alors ça l’avait marqué, à l’époque. En retour, ça m’a interpellé, cette mort précoce. Je me suis aussi demandé qu’est-ce qui avait pu pousser un adolescent à aller poser une bombe au nom d’un groupe radical comme le FLQ. Bref, Corbo ne m’a jamais vraiment quitté. »

 

Des années plus tard, lorsque Mathieu Denis entame des recherches dans le but d’écrire un scénario inspiré par les événements, il se rend vite compte que la vie et le parcours de Jean Corbo ont été peu documentés. « Je n’ai pas trouvé grand-chose, hormis F.L.Q. Histoire d’un mouvement clandestin, de Louis Fournier, un ouvrage fascinant qui mentionne Jean Corbo. Notre devise nationale a beau être “Je me souviens”, force est de constater qu’on ne se souvient de pas grand-chose. J’en ai vraiment pris conscience en essayant de me documenter ; c’est comme si on n’était pas intéressés, collectivement, par notre histoire. On ne l’explore pas beaucoup. On ne l’interroge pas beaucoup. » Voilà pourtant ce que veut faire l’auteur. Ne manque qu’un angle.

 

« Je ne voulais surtout pas tomber dans le piège de la nostalgie en brossant une chronique historico-romantique. Je souhaitais présenter le récit de manière à ce qu’il ait une résonance contemporaine. En grattant, j’ai appris assez tôt que Jean Corbo est né d’un père italien et d’une mère “québécoise de souche”. Cette information a produit un déclic. » Émerge alors la question du rapport du Québec à l’immigration, et surtout celle de l’identité nationale, qui passionne Mathieu Denis.

 

Hier comme aujourd’hui

 

Tout à coup, Corbo, le film, s’inscrit dans la continuité de Laurentie, oeuvre sans concession coécrite et coréalisée avec Simon Lavoie (Le torrent) qui relate le désoeuvrement létal d’un jeune Montréalais francophone incapable d’affirmer, voire de définir, son identité, avec métaphore sociopolitique à la clé. Corbo devient ainsi un miroir en négatif d’un autre protagoniste en processus d’autodétermination. Avec métaphore sociopolitique à la clé. Car il est homme de substance, Mathieu Denis.

 

« Le protagoniste de Corbo est l’antithèse de celui de Laurentie, qui est apathique, passif. » Le premier hier et le second, aujourd’hui. « Je crois que Jean Corbo a ressenti très fort ce besoin de construire sa propre identité, lui qui était écartelé entre deux origines, entre deux appartenances. La passion et la conviction qu’il a déployées, son engagement alimenté par ce qui se passait en Algérie et au Vietnam est exempt de toute forme de cynisme. C’est un contraste tellement marqué par rapport au monde dans lequel moi j’ai grandi… Je n’endosse pas ses actions et n’entends pas donner une leçon de morale : j’observe, je constate, je me questionne. »

 

Il y a quelques années à peine, on se plaisait encore à dire que la génération Y perpétuait le confort et l’indifférence ambiants en y ajoutant une copieuse dose d’individualisme. Puis, il y eut les manifestations étudiantes et cette solidarité déferlante. Un personnage comme Jean Corbo pourrait-il se manifester dans le contexte actuel ?

 

« Il me semble qu’on est revenus à l’immobilisme, note Mathieu Denis. Les retombées durables de la crise étudiante se font encore attendre. Il faudra voir sur la durée s’il en reste quelque chose. » Pour peu que l’on s’en souvienne.

 

Produit par Félize Frappier de chez Max Films, Corbo met en vedette Anthony Therrien (Le torrent) dans le rôle-titre, ainsi qu’Antoine L’Écuyer, Karelle Tremblay, Tony Nardi et Marie Brassard. Steve Asselin (À l’origine d’un cri) assure la direction photo. Le tournage se poursuit jusqu’au 10 octobre.

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