Les anxiétés du temps présent

Ariane Legault et Sébastien Ricard se donnent la réplique dans Une jeune fille.
Photo: K-FIlms Amérique Ariane Legault et Sébastien Ricard se donnent la réplique dans Une jeune fille.

Avec Une jeune fille, son cinquième long métrage de fiction, Catherine Martin (Mariages, Océan) prolonge une oeuvre constante et cohérente qui, avec l’âge, prend de plus en plus valeur de journal intime du territoire québécois.

 

La terre, le sol, les arbres et les bâtiments hérissés dessus, le paysage qui les surmonte, sont en effet au coeur de son univers peuplé de terriens locataires propulsés dans une quête d’eux-mêmes qui passe par la faillite du matériel et un rapport réinventé avec la nature. Un espace situé entre « l’esprit et les lieux », pour reprendre le titre du documentaire sorti en 2006 dans lequel la cinéaste labourait à la caméra la terre de Charlevoix, sur les traces du photographe Gabor Szilasi.

 

Trois ans après la parenthèse miraculeuse que constitue dans son parcours Trois temps après la mort d’Anna, film d’ombres et de lumière qui respirait le grand air de Kamouraska, Martin revient avec une oeuvre reconnaissable, plus proche de Dans les villes, c’est-à-dire au souffle rentré et à ondes courtes, un peu étriquée dans son parti pris « silence et contemplation ».

 

À quelques intrusions près, Une jeune fille est un film à deux personnages. Chantal (Ariane Legault, une belle présence discrète), une adolescente en deuil de sa mère (Hélène Florent), a quitté Montréal pour retrouver en Gaspésie une plage que cette dernière lui avait montrée en photo. Réduite à l’errance par manque d’argent, elle est recueillie par Serge (Sébastien Ricard, tout en retenue), un fermier solitaire et mélomane qui tient sa ferme de l’arrière-pays à bout de bras. Celui-ci lui offre le toit, le couvert et un petit salaire en échange de son aide.

  

Relation platonique

 

Catherine Martin documente avec patience la relation (platonique) qui se tisse entre ces deux naufragés, elle dans l’espace, lui dans sa tête. Gens de peu de mots, encore moins de questions, leur complicité naît du respect de chacun pour le silence de l’autre. Mais parce que le scénario minimaliste campe sur ce silence, il revient aux acteurs de laisser deviner l’émotion qui les étreint, à la très belle photographie de Mathieu Laverdière de projeter leur intériorité dans le décor et les paysages, à la musique quasi liturgique de Robert Marcel Lepage de forcer le rapport avec le modèle Dreyer. En résulte une sorte de déficit d’évocation que la cinéaste, par son parti pris de lenteur extrême (on peine à croire que le film se dilate à 24 images/seconde), met en évidence plus qu’elle ne le dissimule.

 

Cela dit, Une jeune fille n’est pas sans qualités, loin s’en faut. Martin, photographe de l’âme, formule ici une réflexion intelligente et sensible sur ce qui nous attache à la terre, sur le regret, sur le deuil aussi - de la mère pour elle, du bétail vendu sous la contrainte pour lui. Son film, austère, ascétique, concentre les anxiétés du temps présent pour les soulager, les libérer, dans une évocation d’un temps et d’un territoire que le cinéma, du moins celui de Catherine Martin, s’efforce courageusement de garder vivants.

 

 

Collaborateur