Changer le monde, une photo à la fois

Les dix photojournalistes et artistes rencontrés par la documentariste nourrissent de leurs clichés la mer d’images qui baigne notre ère.
Photo: Filmoption Les dix photojournalistes et artistes rencontrés par la documentariste nourrissent de leurs clichés la mer d’images qui baigne notre ère.

Nous serions bombardés par environ 4000 images par jour, peut-on entendre dans le documentaire d’Helen Doyle (Le rendez-vous de Sarajevo, Les messagers), judicieusement intitulé Dans un océan d’images. Elles ne sont pas toutes inspirantes et transcendantes, cherchant le plus souvent à nous vendre quelque chose, un gadget, une idée, un rêve, même une valeur.

 

Elles peuvent aussi dénoncer les folies meurtrières, les pulsions sanguinaires et les injustices de toutes sortes, passées ou présentes. Des observateurs pas comme les autres prennent leur caméra comme d’autres la plume ou le pinceau : pour témoigner, mais pas seulement de manière distante et passive. Helen Doyle a rencontré dix photojournalistes et artistes pour qui l’image photographique recèle une grande puissance évocatrice. Ils sont partout à la fois : champ de bataille, scène de crime, bidonville, ruines fumantes d’un attentat terroriste ou simplement dans leur atelier à reconstituer tout cela avec divers matériaux, et beaucoup d’imagination.

 

Multiplication des images

 

Ces créateurs ne vivent pas dans la marge. Ils savent qu’environ 1,8 milliard de téléphones cellulaires sont vendus chaque année et que ces appareils génèrent encore plus d’images, diffusées sur toutes les plateformes à la vitesse d’un flash de caméra. Cette prolifération rend-elle leur travail caduc et banal ? C’est parfois la question qui les tenaille, mais d’autres s’imposent, teintées de doutes et d’humanisme. Il faut d’ailleurs entendre toute l’émotion qui surgit des images, et de la voix, de la Canadienne Lana Slezic, de l’Américain Stanley Greene ou du Néerlandais Geert van Kesteren. Qu’ils soient en Afghanistan, en Tchétchénie ou en Irak, impliqués corps et âme en ces tragiques contrées, ils scrutent une détresse infinie, et que l’on aimerait mieux ignorer.

 

D’autres dénoncent avec autant de courage la mort de leurs concitoyens, comme l’Italienne Letizia Battaglia, elle qui n’a jamais cessé d’illustrer les ravages causés par la mafia sicilienne depuis des décennies. Parfois, une médiation s’avère nécessaire entre l’horreur et celui qui l’observe. Des créateurs comme le Québécois Bertrand Carrière, le Chilien Alfredo Jaar, le Français d’origine cambodgienne Séra Phouséra Ing et l’Italien Paolo Ventura proposent des visions recomposées des tragédies du passé, usant avec adresse des possibilités offertes par les installations dans des lieux symboliques, les poupées ou la bande dessinée.

 

Toutes ces démarches originales se succèdent dans un film par ailleurs fort sage dans sa facture, la cinéaste effaçant sa propre signature au profit de celle de créateurs qu’elle admire. Devant ce torrent d’images exceptionnelles, prises sur le vif ou modifiées à la manière d’une toile de maître, l’écoute et la contemplation s’imposaient pour elle, et maintenant pour nous.

 

 

Collaborateur