Robert Lepage au TIFF - Entre mémoire et langage perdu

Le réalisateur, auteur et metteur en scène Robert Lepage
Photo: Clément Allard Le Devoir Le réalisateur, auteur et metteur en scène Robert Lepage

Toronto — On rencontre Robert Lepage et Pedro Pires dans une suite de l’Intercontinental, juste au pied de la tour du CN. Pour la couleur locale torontoise, c’est parfait. Détendus, qu’ils sont, les deux comparses.

Il y a dix ans, Lepage avait juré : «Plus jamais le cinéma !»  L’attente en ligne dans l’antichambre des institutions, ça le minait. Encore aujourd’hui, l’homme de théâtre affirme: «Le cinéma était le volet frustrant dans ma carrière. Toutes ces exigences, cette structure. Beaucoup d’argent et si peu à l’écran !»

Fini ! Kaput ! Sauf que l’occasion fait le larron. Et il adore collaborer avec Pedro Pires. Le cinéaste et spécialiste d’effets spéciaux a réalisé des courts métrages remarquables, dont Danse Macabre (sur une idée de Lepage). Pedro était de la conception numérique de Siegfried de Wagner au MET de New York, aussi du Totem de Lepage et du Cirque du soleil, Ils se connaissent depuis longtemps, se comprennent à demi-mot, évoquent la collaboration organique. 

Nouveaux avatars

Au départ il y a la pièce de Lepage Triptyque, et l’envie de lui trouver de nouveaux avatars. Des courts métrages, pourquoi pas ? Puis l’idée d’un long métrage avec les trois histoires s’est imposée. «Mais pas selon les modes de tournage conventionnelles, dit Lepage. On a un petit budget, en partie autofinancé, alors le tournage s’est fait sur trois ans, quand on a eu le temps, en toute liberté. »

Le film intitulé Triptyque aborde le lien avec l’autre, la mémoire, le cerveau créateur, le langage. Il a été lancé hier au TIFF dans la section des maîtres (Masters), assurera bientôt l’ouverture du Festival du nouveau cinéma à Montréal. Par la suite avec l’ONF, tous courts métrages différents sortiront de ce chapeau.

Ils ont quand même tourné dans trois villes : Québec, Londres, Montréal. Mais Pedro Pires le précise : pour le plafond de Michel Ange à la Chapelle Sixtine, il avait googlé Vatican et usé d’un écran vert. «On a des plans à dix dollars, d’autres très chers», précise-t-il.

Avec trois personnages aux destins recoupés : Michèle, la libraire schizophrène (Lise Castonguay), Thomas (Hans Piesbergen) le chirurgien du cerveau en crise de vie, Marie (Frédérike Bédard), chanteuse avec une tumeur cervicale, opérée par Thomas, sœur de Michèle. «Les comédiens avaient développé les personnages dans la pièce Lipsynch, rappelle Robert. Mais on tout passé  dans le hachoir à viande de Pedro qui pense en images. Moi, je suis resté un gars de théâtre, habitué d’évoquer. Pedro me bouscule. Le film est proche de la pièce, mais il va plus loin.» 

Sur les images toujours remarquables de Pedro Pires, c’est la figure de la libraire schizophrène de Québec qui s’impose vraiment dans ce film. Avec cette intensité d’intelligence et d’intériorité, elle brille comme un diamant noir, sur le fil de la créativité, de la sagesse et de la folie. Le chirurgien paraît plus froid, et la chanteuse, avec des grands moments d’humanité, n’atteint pas au mystère que sa sœur recèle. Mais Québec sous la neige est capté avec une grâce stylistique remarquable. Le premier volet, qui s’y déroule, est aussi le plus touchant, et le meilleur.

Le Devoir

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