La prouesse américaine de Denis Villeneuve

Jake Gyllenhaal (à gauche) et Hugh Jackman dans Prisoners, de Denis Villeneuve.
Photo: Warner bros. Jake Gyllenhaal (à gauche) et Hugh Jackman dans Prisoners, de Denis Villeneuve.

Toronto — Il était si content de voir des journalistes québécois, jeudi, Denis Villeneuve. Il en riait tout seul. Nous aussi. « Des gens que je connais ! » Ce gros et nouveau véhicule américain, la Warner Bros, qui tient ses quartiers à Toronto à l’hôtel Shangrila, il le voit comme un engin de la NASA. « Une opération marketing, pour eux, ressemble à l’envahissement d’un pays. Ça commence avant le montage, et c’est gigantesque. »

 

Au milieu d’un tourbillon avec son sombre et puissant Prisoners, on le sent confiant, détendu, cette oeuvre bétonnée sous le bras.

 

Dès la première projection, la semaine dernière au Festival de Telluride, le ton était donné : ovation, critiques enthousiastes, Prisoners est un coup de poing ! Son oeuvre de maîtrise, si stylisée, si dure, crée une telle tension qu’on demeure longtemps saisi d’angoisse, après les deux heures et demie de projection. Sonné, éprouvé, aussi.

 

Il se rendra aux Oscar, peut-être, si la violence du film ne le dessert pas aux yeux des bonzes de l’Academy. Il faut dire que ce long métrage est un all stars, toutes étoiles unies dans la Voie lactée. Des acteurs comme Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Viola Davis, Melissa Leo… Un directeur photo mythique : Roger Deakins, derrière Skyfall, No Country for Old Men, etc. La Rolls Royce.

 

Un budget de 55 millions, « qui sert surtout au cachet des vedettes, dit-il. Mais à mes yeux, c’était tout l’argent du monde ».

 

Proche de Mystic River, le film possède une thématique émotivement chargée à bloc : deux petites filles ont été enlevées. Un des pères (Hugh Jackman) s’affole, kidnappe et torture un suspect. Jake Gyllenhaal en détective mène l’enquête. Et les gens sont masqués, aux abois, dans une petite ville en décrépitude, où la moindre table, la moindre pièce, le sol même sont des pièges. « Je voulais montrer les faiblesses de l’Amérique, les flics sans ressources et tout qui se déglingue. »

 

Après Incendies, Villeneuve était hot là-bas. On lui a fait lire ce scénario qu’il adorait. Il avait dirigé Jake Gyllenhaal dans Enemy, son autre film présenté au TIFF, d’après le roman de Saramago - se sent plus nerveux pour ce film expérimental -, la Warner a le bras long aussi. Et ses producteurs, chez Alcon Entertainment, laissent du lousse aux cinéastes. Heureuse combinaison !

 

La plupart des cinéastes étrangers trouvent éprouvant le débarquement du côté d’Hollywood. Les dents cassées pourraient remplir tout un stade et les pleurs versés, une piscine olympique. Mais Denis flotte sur un nuage : « Sans avoir eu le droit au dernier montage [final cut], dans les faits, je l’ai obtenu, s’étonne-t-il. J’ai même pu imposer ma propre fin et prendre les décisions, en écoutant les suggestions, bien sûr. Tout ça avec des acteurs hyper généreux, à pousser seulement un peu : Hugh Jackman, entre autres, s’est donné à fond la caisse. Tous m’ont fait terriblement confiance. »

 

La chance du débutant ? Peut-être, mais ça se savoure.

 

N’empêche, lui qui n’est pas d’un naturel impressionnable se sentait paralysé au départ devant Roger Deakins, légende vivante de la direction photo. « À mes yeux, l’homme est un génie. Jamais je n’ai rencontré un gars aussi sensible à la lumière. Et dire que c’est lui qui avait demandé à travailler avec moi. J’ai dû passer par-dessus ma gêne pour le diriger. Maintenant, il veut qu’on s’y remette ! »

 

La poésie de l’image

 

Prisoners est si brutal que Villeneuve voulait conférer à l’image une certaine poésie. « Je n’aime pas la violence, mais si on y va, inutile de se voiler la face. Il faut rendre l’impact, quoique par la suggestion. Car le spectateur finit alors le dessin, et l’imagination fabrique le pire… »

 

La signature de Deakins est partout, apportant une touche lyrique de pluie, de fenêtres voilées, de corps tuméfiés entrevus, d’ombres. Ajoutez les bruissements, la musique qui n’appuie pas, les sous-entendus visuels et dramatiques. Une réussite, ce film.

 

Denis Villeneuve affirme avoir voulu accentuer l’impression de claustrophobie. « Tout se disloque. Il n’y a plus de repères. Du coup, il fallait beaucoup cadrer. »

 

Au pire, s’était-il dit, je me casserai la gueule à Hollywood et retournerai faire des films à Montréal. « Dans une aventure comme ça, chaque jour, tu appréhendes le désastre. »

 

Sauf que le désastre tient plutôt du triomphe. « Le Festival de Telluride m’a aidé. Déjà avec Incendies. Sauf que cette fois, je n’arrivais plus avec une oeuvre indépendante québécoise, mais un gros film américain. Et j’y ai reçu une tape dans le dos. Tu l’as fait ! »

 

Les festivals, il trouve ça formidable, mais après avoir arrêté de tourner durant cinq ans (après Un 32 août sur terre), il s’était juré de ne jamais carburer aux manifestations de prestige ou aux prix, juste à l’amour du cinéma. « Alors, la course aux Oscar… » Le cinéaste a pensé au Québec durant ce tournage, songeant que si nos budgets sont minces, la liberté de création demeure totale. « Notre cinéma ne cherche pas à plaire, et c’est un laboratoire formidable ! Je me suis aperçu que Michel Brault m’accompagnait dans ma façon de tourner. Ce grand modèle. »

 

Après deux films en anglais, le cinéaste ne veut pas choisir, mais tâter des deux mondes. Avec Warner, Villeneuve est lié par un contrat de deux ans et le studio peut lui présenter des scénarios, qu’il acceptera ou pas. « Ils savent écrire, les Américains. J’aimerais faire un autre film là-bas sur un scénario proche de moi, tout en montant mon propre projet au Québec en français avec micro_scope. Ça fait du bien, aussi, de tourner chez soi. »

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