La rédemption par l’horreur

Pierrette Robitaille et Romane Bohringer interprètent deux ex-détenues lesbiennes, au centre d’une tragédie teintée d’humour.
Photo: Yannick Grandmont Pierrette Robitaille et Romane Bohringer interprètent deux ex-détenues lesbiennes, au centre d’une tragédie teintée d’humour.

Denis Côté ne s’éloigne jamais de sa tanière. D’un film à l’autre, c’est toujours le même paysage entre deux arbres et un sentier, celui de la frontière, comme dans les westerns, où les hors-la-loi, les semi-rejetés, les impropres au service errent ou s’installent. Mais cet univers-là, il le creuse, le prolonge, le meuble.

 

Lauréat de l’Ours d’argent à la Berlinale, Vic + Flo ont vu un ours, son septième long métrage, est aussi le meilleur du cinéaste québécois. Il touche à l’essentiel, à l’âme humaine, à l’amour, au destin, à travers un western d’ici mêlant thriller et drame humain, avec triple salto à travers les genres, dont le film d’horreur et la comédie. Très estimé dans le milieu du cinéma, le cinéaste de Curling et de Bestiaire, jugé trop expérimental par plusieurs, n’a jamais vraiment percé auprès du grand public. Cette fois pourrait être la bonne.

 

Côté a toujours été l’as des atmosphères. Il sait déconcerter, user de cadres savamment obliques, de bruissements angoissants qui affolent ou irritent le spectateur. Il pousse cette maîtrise vers une forme d’épure, ne cherchant pas ici à montrer les ficelles techniques. Mais c’est le scénariste en lui, le dialoguiste surtout, habituellement plus brouillon, qui se révèle enfin. Deux femmes, ex-détenues, lesbiennes par surcroît, sont au centre de cette tragédie teintée d’humour. Dès les premières images, le spectateur a l’impression d’entrer en zone sacrificielle.

 

En offrant à Pierrette Robitaille, toujours cantonnée à la comédie et à la grimace facile, un rôle passionné et dramatique, le cinéaste renverse les codes poussiéreux des types d’emplois réservés aux mêmes acteurs et révèle un talent caché, une bombe enfouie.

 

Car elle est formidable de nuances en ancienne détenue en libération conditionnelle, qui se cherche un endroit à vivre, dégote une cabane à sucre de famille au fond des bois et fait venir son amante sortant bientôt de prison à sa suite, incarnée par Romane Bohringer, très bien aussi, avec un côté petit mec plein de mystères qu’on ne lui connaissait pas.

 

Jamais Vic + Flo ne laisse le spectateur s’engourdir dans ses certitudes. Les ruptures de ton sont nombreuses, salutaires. Les personnages avancent masqués et se dévoilent d’un trait. La peur est de la fête noire, et même si un travailleur social (Marc-André Grondin) veut du bien aux deux femmes en reconstruction, d’autres personnages, apparemment inoffensifs, rôdent. Le film existe sur plusieurs plans : magnifique histoire d’amour entre une femme accrochée à la passion de sa vie, et une autre qui se laisse davantage aimer mais traîne avec elle un passé qui ne demande qu’à resurgir. Car des êtres maléfiques se lèvent.

 

Même le dénouement sanglant, qui aurait pu constituer une simple provocation de cinéaste, se justifie. La mort vaut mieux que la perte pour celle qui tremble à tout instant de voir s’éloigner sa compagne au bras d’un homme. Rédemption par l’horreur, noces de sang, Vic + Flo célèbre la rencontre de Denis Côté avec le verbe ciselé et le destin rieur et impitoyable, qui prennent le train des grandes tragédies.

 

 

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