Richard Nixon: image(s) en mouvement

Our Nixon tente de dépeindre le président démissionnaire des États-Unis Richard Nixon à travers le prisme pas si objectif de la réalité. Sur la photo, Nixon, après l’annonce de sa démission, en 1974.
Photo: Agence France-Presse (photo) Our Nixon tente de dépeindre le président démissionnaire des États-Unis Richard Nixon à travers le prisme pas si objectif de la réalité. Sur la photo, Nixon, après l’annonce de sa démission, en 1974.

Le film de la réalisatrice Penny Lane ne tente pas tant de rétablir la réputation de Richard Nixon que de nuancer le trait. Nixon reste un personnage si contesté qu’on pourrait croire la démarche novatrice. Or, en comparant le documentaire avec certains films biographiques, on constate que la fiction a déjà accompli ce travail-là.

 

De tous les présidents américains, Richard Nixon est sans conteste le plus décrié. Emporté par le scandale du Watergate, ce fier républicain a été forcé de démissionner après que ses manoeuvres pour mettre des locaux démocrates sous écoute eurent été mises au jour. La honte. Ainsi, le 37e président est-il devenu, pour toutes les mauvaises raisons, une figure historique marquante.

 

Au cinéma, il a été représenté aussi souvent que John F. Kennedy, c’est dire. À ce chapitre, il est intéressant de comparer, à la lumière de la sortie vendredi du documentaire Our Nixon, l’image privée du politicien avec celle que la fiction cinématographique a forgée au fil du temps.

 

Nixon a été en poste comme président des États-Unis de 1969 à 1974. Durant son règne à la Maison-Blanche, le chef du personnel H.R. Haldeman, le conseiller aux affaires domestiques John Ehrlichman, et l’assistant spécial Dwight Chapin formaient sa garde rapprochée. Et pendant que Nixon faisait mettre le bureau ovale, entre autres lieux, sous écoute électronique, les hommes du président s’affairaient de leur côté à documenter chaque minute ou presque de la présidence au moyen de caméras super 8 qu’ils traînaient partout avec eux. Dans la foulée du scandale du Watergate, le FBI a saisi les quelque 500 bobines de films maison qui demeurèrent sous clé pendant 40 ans.

 

Le documentaire Our Nixon en a fait sa matière première lorsque, en 2012, lesdites bobines de pellicule ont été exhumées de leurs chambres secrètes et placées dans le domaine public. La documentariste Penny Lane et son équipe ont été parmi les premiers à les consulter. On y voit Richard Nixon plaisanter avec ses collaborateurs proches, danser avec sa fille, l’air ému, au mariage de celle-ci. On l’entend dire, signe d’une profonde amitié, « Je t’aime » à de multiples reprises à H.R. Haldeman, qu’il désignait comme son bras droit et son bras gauche.

 

La réalité de la fiction

 

Ces séquences tirées des films maison sont entrecoupées d’extraits d’entrevues anciennes et plus ou moins récentes réalisées avec Haldeman, Ehrlichman et Chapin. On couvre le début de la présidence de Nixon, l’enthousiasme des jeunes loups, leur idéalisme, les coulisses du Watergate, les contrecoups dévastateurs et le déni tenace. « Je ne suis pas un escroc ! », s’était fameusement exclamé le président attaqué de toutes parts. Sans chercher à le réhabiliter, le documentaire suggère que Nixon était sincère. Mal avisé (c’est un euphémisme), control freak aux tendances paranos (de toute évidence), mais sincère. Bref, le mythe avili s’humanise. Une révolution ? Pas vraiment.

 

En effet, certains auteurs, sans pouvoir recourir aux fameux films maison en guise de confirmation, ont déjà exploré, d’instinct dramatique en témoignages colligés, ces nuances psychologiques. Rien qu’au cinéma, Richard Nixon a été personnifié une trentaine de fois, souvent à l’occasion d’une apparition, comme dans les récents J. Edgar (Clint Eastwood, 2012) et The Butler (Lee Daniels, 2013), mais parfois comme protagoniste principal. Dans ces cas-là, les portraits proposés, complexes, confirment, voire vont au-delà de la vision offerte dans Our Nixon. La preuve par trois.

 

Frost et Nixon (Ron Howard, 2008) : Cette adaptation de la pièce de Peter Morgan par Ron Howard (Apollo 13), qui présente la genèse, le déroulement et les conséquences de la célèbre série d’entretiens réalisés en 1977 par le journaliste David Frost (Michael Sheen), décédé samedi, avec le président démissionnaire (Frank Langella, immense), montre un Nixon qui cache ses complexes derrière une façade hardie. Interlocuteur redoutable, il domine les échanges jusqu’à l’inévitable dérapage. Nixon apparaît comme son propre pire ennemi.

 

Nixon (Oliver Stone, 1995) : Après son controversé JFK, agrégat fascinant de faits et de supputations concernant l’assassinat de John F. Kennedy, le plus trublion des cinéastes américains a tenté d’appliquer la même recette à Richard Nixon, avec des résultats plus mitigés, mais néanmoins intéressants. Alors que le scandale du Watergate bat son plein et qu’il appert de plus en plus improbable qu’il puisse mener son second mandat à terme, Nixon (Anthony Hopkins, plus grand que nature) écoute ses bandes secrètes et se souvient : l’enfance de rien du tout, l’ambition, l’ascension, la consécration, la chute inéluctable. Monstre d’arrogance, bête traquée.

 

Secret Honor (Robert Altman, 1984) : Dans cette brillante adaptation de la pièce de Donald Freed et Arnold M. Stone, l’acteur Philip Baker Hall, électrisant, est seul à l’écran. Retranché dans le bureau de sa résidence du New Jersey, il boit, il fulmine. Il est en enfer, par la faute des autres, insiste-t-il. Le déni trahit la culpabilité, mais les remords tardent. La superbe avinée confine à la fatuité. Malgré l’alcool, ou peut-être grâce à lui, on devine le drame de celui qui a joué au boeuf en public tout en se percevant grenouille dans son for intérieur.

 

Au-delà du réel

 

Plébiscités ou vertement critiqués, des drames historiques comme Lincoln, de Steven Spielberg, Opération avant l’aube, de Kathryn Bigelow, et surtout Argo, de Ben Affleck, sont venus rappeler récemment qu’un film, aussi documenté soit-il, ne saurait se substituer à un cours d’histoire. Cela étant, il est fascinant de voir combien une oeuvre de fiction inspirée par des faits et personnes réels peut parfois révéler des nuances d’authenticité à travers le prisme de la fiction, donc de l’invention.

 

Parce qu’il montre le « vrai » Richard Nixon, Our Nixon pourrait prétendre offrir l’image la plus fidèle de l’homme. Or, l’oeuvre documentaire est montage, elle est regard, elle est subjectivité et, en cela, elle constitue une version de réalité au même titre que les oeuvres de fiction citées. Tant le documentaire que la fiction constituent des simulacres de ladite réalité. C’est « l’hyper-réalité » du théoricien Jean Baudrillard, ce lieu philosophique où les « signes du vrai » se substituent au « vrai ».

 

Ainsi, les Richard Nixon interprétés par Frank Langella, Anthony Hopkins et Philip Baker Hall deviennent-ils aussi réels, « vrais », que l’original, celui qui interprète son propre rôle pour la postérité devant l’objectif super 8 de ses collaborateurs. Our Nixon est présenté en exclusivité au Cinéma du Parc dès le 6 septembre.

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