De la révolution culturelle à la mondialisation

À ce jour, les films et les livres de Dai Sijie restent interdits en Chine, son pays d’origine.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir À ce jour, les films et les livres de Dai Sijie restent interdits en Chine, son pays d’origine.

Cinéaste, écrivain, Dai Sijie a vécu bien des soubresauts, en Chine, en France, aujourd’hui sur une planète secouée par un vent d’uniformité. L’art, la culture, les émotions subtiles, combats de sa vie, lui semblent bien fragilisés. Or, les ouragans anti-art et pensée individuelle, ça le connaît. Et sur la terrasse d’un hôtel, devant un bouquet de sauge, on l’écoute évoquer son insolite jeunesse au cours d’une certaine révolution culturelle…

 

Retour en Chine rouge : classés ennemis du peuple, bourgeois réactionnaires, ses parents médecins sont écroués. Recueilli chez l’un puis l’autre, à 17 ans, le garçon atterrit dans un camp de rééducation. Nous sommes en 1971 : trois ans à gravir les montagnes du Sichuan pour charroyer de la merde et autres gracieusetés du Grand Timonier. « Nous connaissions par coeur les mots jugés sacrés de Mao. Comme ce fut douloureux d’appartenir au camp de ceux qu’il attaquait. On enviait nos amis nés du bon côté. »

 

Les lecteurs de son inoubliable roman Balzac et la petite tailleuse chinoise largement autobiographique (publié en 2000) connaissent déjà son adolescence tragi-ubuesque. Deux jeunes bourgeois rééduqués en montagne lisaient, à une belle tailleuse du village des romans de Balzac, trésors secrets révélés. Et celle-ci sous le poids des mots, voulut changer de vie.

 

« Dans ma génération, tout le monde a déjà volé des ouvrages de littérature européenne, traduits en chinois, explique Dai Sijie. J’aimais les Russes, Gogol surtout. La copine de mon ami - qui n’était pas tailleuse, mais paysanne illettrée - a préféré Balzac, sans doute à cause de l’intensité des sentiments évoqués. Les femmes s’y faisaient courtiser. La France possédait cet esprit chevaleresque, inconnu en Chine. »

 

Le français, il l’a appris chez lui en 1983. « Après la mort de Mao, des portes se sont ouvertes et nous avons eu accès à l’université. J’étudiais aux beaux-arts, mais la France m’attirait, et des bourses étaient offertes pour se perfectionner là-bas. Une Montréalaise, Thérèse Dupuis, la première Occidentale que j’ai connue, nous enseigna la langue. Ensuite, j’ai fini par étudier à Paris le cinéma à l’IDHEC [Institut des hautes études cinématographiques]. »

 

Émergeant de cette prestigieuse institution, son premier long métrage Chine, ma douleur (prix Jean-Vigo 1989), s’arrimait déjà au cauchemar des camps de rééducation. Le film fut tourné en France. Quoi d’autre ? À ce jour, dans son pays d’origine, ses films et ses livres restent interdits.

 

On doit à Dai Sijie un autre roman important, Le complexe de Di (prix Femina 2003), opposant sur le mode comique un Chinois européanisé et féru de psychanalyse à sa Chine retrouvée, embrigadée, absurde.

 

Comme cinéaste, il a porté à l’écran son Balzac et la petite tailleuse chinoise. On a vu à Montréal ses films Les filles du botaniste sur l’homosexualité en Chine, le conte Tang le onzième, deux oeuvres coproduites ici. À ses côtés : le directeur photo québécois Guy Dufaux. « Mon préféré ! », dit-il. Aujourd’hui, membre du jury au FFM. Montréal, Die Sijie connaît. La culture francophone aussi.

 

Dès son arrivée à Paris, il s’était découvert une plus vaste connaissance de la littérature du pays - avec un faible pour Flaubert et Proust - que ses camarades de cours. La France d’accueil n’était pas celle de ses anciens fantasmes. Vivre en porte-à-faux est la clé d’or du processus créatif.

 

Parisien depuis près de trente ans, il aime le pays, mais se passionne avant tout pour l’histoire de sa patrie. « Habiter ailleurs m’offre un précieux recul. Et comme il est difficile d’être romancier en Chine! Là-bas, tout le monde court après l’argent. Mao avait convaincu les Chinois qu’ils étaient révolutionnaires. En fait, depuis toujours, ce sont des commerçants très doués… qui ont repris le commerce et s’apprêtent à former la superpuissance économique. Gros sous, gros films d’action, comme aux États-Unis. Oui, le pays change vite. »

 

Il y retourne souvent. « Un de mes amis, peintre devenu très riche, veut que je réalise un film chinois, ce qui me plairait beaucoup. Alors, depuis deux ans, je travaille à l’adaptation d’un roman de Yu Hua, un bon écrivain chinois. Il survole quarante ans d’histoire, aborde la révolution sexuelle, révèle en amont des choses cruelles sous Mao, comme le père du garçon battu à mort. En deux ans, j’ai écrit cinq versions, toutes refusées, car la censure est plus forte au cinéma qu’en littérature. Ça suffit ! Je ne modifierai plus une seule ligne. Si le gouvernement change, peut-être pourrons-nous le tourner… »

 

Dans cette Chine devenue le plus grand marché cinématographique du monde, qui oppose aux produits d’Hollywood des superproductions locales, Dai Sijie se sent étranger aux codes commerciaux. Il veut proposer un film plus fin, tendre et drôle.

 

En chantier, deux projets de romans : le premier inspiré de la vie de son grand-père, qui fut pasteur chrétien en Chine. Le second porte là-bas sur l’art de la contrefaçon. « Ça ne date pas d’hier. Déjà au XVIIe siècle un prêtre avait observé le penchant des Chinois à copier les oeuvres des autres. Je connais un artiste de la porcelaine qui embauche des centaines d’ouvriers. Il fait de faux vases Ming de haute qualité, vendus très cher. Le sujet me fascine. »

 

Mais si la Chine change, la France aussi. « Il y a dix ans à peine, les gens s’intéressaient encore aux âmes croisées entre deux cultures. Aujourd’hui, partout, chacun ne pense qu’au profit et, quand un livre marche, les autres sont dévalués. Un monstre économique a surgi et il avale tout. Comme c’est triste ! »

3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 26 août 2013 09 h 19

    Un précieux regard d'Orient

    On dit des choses importantes dans cet entretien.


    ...une planète secouée par un vent d’uniformité. L’art, la culture, les émotions subtiles semblent bien fragilisés.

    Vivre en porte-à-faux est la clé d’or du processus créatif.

    Mao avait convaincu les Chinois qu’ils étaient révolutionnaires. En fait, depuis toujours, ce sont des commerçants très doués… qui ont repris le commerce.

    Habiter ailleurs m’offre un précieux recul (sur la Chine).

    Sur l'art de la contrefaçon: Déjà au XVIIe siècle un prêtre avait observé le penchant des Chinois à copier les oeuvres des autres.

    Aujourd’hui, partout, chacun ne pense qu’au profit et, quand un livre marche, les autres sont dévalués. Un monstre économique a surgi et il avale tout.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 août 2013 12 h 47

    Excellente photo !

    Bravo !

  • France Marcotte - Inscrite 26 août 2013 16 h 25

    Se rattraper

    Retour sur cette affirmation extraordinaire:

    «Mao avait convaincu les Chinois qu’ils étaient révolutionnaires. En fait, depuis toujours, ce sont des commerçants très doués… qui ont repris le commerce.»


    Donc, même une civilisation millénaire peut, sous l'influence d'un seul homme, se perdre de vue.
    Les Chinois étaient depuis toujours des commerçants très doués et se sont pendant un temps laissés convaincre qu'ils étaient autre chose de très différent...

    Cela me fait penser à un homme d'affaires malheureux qui découvrirait vers la fin de sa vie qu'il est en réalité un très bon musicien.

    Ou des Québécois plutôt peureux qui découvriraient qu'ils sont des révolutionnaires.