Chronique naïve d’une minorité

Forest Whitaker tient ferme la vedette, seul clou du film dans la peau du loyal majordome, pétri de contradictions intérieures.
Photo: Alliance Forest Whitaker tient ferme la vedette, seul clou du film dans la peau du loyal majordome, pétri de contradictions intérieures.

Librement inspiré d’un article de 2008 du Washington Post sur Eugene Allen, un majordome noir qui travailla à la Maison-Blanche sous plusieurs présidents, The Butler entend dépasser le cadre du portrait pour embrasser beaucoup plus large, en se faisant chronique d’une minorité opprimée qui peu à peu relève la tête.

 

Là où un cinéaste afro-américain comme Spike Lee avait choisi de brosser en plusieurs films-chocs - Do the Right Thing, Malcolm X, etc. - les contradictions et les combats de sa communauté, Lee Daniels met tout dans le même film, et embrasse trop large.

 

Les enjeux sont importants, ce film-somme peut être nécessaire, mais on cherche vainement des scènes puissantes à travers un survol trop étalé. On devait à Lee Daniels les films Precious, sur une jeune Noire malmenée (deux Oscar), et The Paperboy, mal reçu. Cette fois, il se risque au large éventail, presque à la Forest Gump, sort aussi les violons, multiplie les compromis, édulcore sa sauce. Il a hérité d’un budget modeste, 25 millions pour une proposition de cette ampleur, et avec pareille distribution, c’est un tour de force. Mais le scénario de Danny Strong aurait pu faire l’objet d’une mini-série. Les moments de cinéma sont très rares.

 

Forest Whitaker tient ferme la vedette, seul clou du film dans la peau du loyal majordome, pétri de contradictions intérieures qu’il cache mais que son sourcil, son oeil de travers et sa démarche révèlent en sourdine. Son épouse se voit incarnée par l’animatrice Oprah Winfrey, qui n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Le film aligne d’autres têtes d’affiche plus ou moins grimées : Eisenhower est incarné par Robin Williams, Richard Nixon par John Cusack, Ronald Reagan par Alan Rickman, Kennedy par James Marsden, Lyndon B. Johnson par Liev Schrieber, Jane Fonda joue Nancy Reagan, etc. Le scénariste, le cinéaste, les producteurs n’ont rien ménagé pour faire du film la grande fresque moderne sur la condition des Noirs aux États-Unis, des années 20 à aujourd’hui, de la ségrégation au Sud jusqu’à l’élection d’Obama, en passant par la lutte pour les droits civiques.

 

Malcolm X, Martin Luther King, les luttes noires qui ont enflammé la seconde moitié du XXe siècle, sont évoqués, certes, d’autant plus que le scénariste a fait du fils du majordome (joué par David Oyelowo, avec force de frappe) un militant actif. Les différends entre les deux hommes, bien schématisés, constituent l’épine du film : le majordome, façon oncle Tom soumis, le fils rebelle, héros sans compromis. C’est la rupture. Un second fils sera victime de la guerre au Vietnam, ouvrant cet autre chapitre de l’histoire américaine. Un cours accéléré.

 

Tout commence dans les champs de coton géorgiens, en 1920, où le jeune Allen vit dans les cases d’esclaves qui ont survécu à la guerre de Sécession, témoin et victime de toutes les brutalités. Maria Carey joue sa tendre mère et Vanessa Redgrave, une ambivalente patronne de plantation. Ce sont presque des apparitions éclair. Que dire ? Aucun morceau de bravoure de leur côté.

 

Voilà qui tranche avec les fastes de la Maison-Blanche, mais tout est exagéré, là aussi : un excès d’assiettes de porcelaine et de verres de cristal. Les présidents, qui se succèdent trop vite, laissent à la pléiade de stars qui les incarnent à peine le temps de développer leurs personnages. Une naïveté finit par imprégner le film qui devient simpliste, réducteur, surtout avec l’élection d’Obama. On y suggère des lendemains plus lumineux qu’ils ne le seront pour des Afro-Américains qui n’ont pas fini de se battre. Mais le happy end l’ignore.

 

 

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