Clown triste, triste sire

Jerry Lewis derrière la caméra de son film The Day the Clown Cried, en 1972.
Photo: Agence France-Presse Jerry Lewis derrière la caméra de son film The Day the Clown Cried, en 1972.

Il est certains films qui sont injustement oubliés, et d’autres, qui le sont pour d’excellentes raisons. C’est le cas du long métrage The Day the Clown Cried (qui signifie « le jour où le clown pleura »), une comédie écrite, réalisée et interprétée par Jerry Lewis en 1972. Lors de projections-tests, les réactions furent si négatives que l’auteur choisit de ne pas sortir le film. Or voilà qu’un extrait de sept minutes glanées pendant le tournage a fait surface dimanche, mettant Internet en émoi.

 

Pour la petite histoire, The Day the Clown Cried relate les malheurs d’Helmut Doork, un clown qui, durant la Seconde Guerre mondiale, est fait prisionnier par les nazis. Excédé par le chahut des enfants juifs turbulents (sic), un officier force Doork à faire des pitreries pour les tenir occupés. Dans une finale qui, selon les rares personnes qui l’ont vue, atteindrait des sommets de mauvais goût, on voit Doork conduire joyeusement les petits à la chambre à gaz (un clin d’oeil au Joueur de flûte de Hamelin). Incapable de les y abandonner, il décide de mourir avec eux. L’extrait disponible en ligne est un assemblage de passages en coulisses. On peut notamment apercevoir Jane Birkin et Serge Gainsbourg en visite sur le plateau.

 

Lewis écrivit le scénario final, d’après un premier rédigé par Joan O’Brien et Charles Denton. Le film devait initialement être dévoilé au festival de Cannes au printemps 1973. Ce qui n’advint jamais. Au fil des ans, Lewis montra le film à quelques personnes.

 

La journaliste Lynn Hirshberg vit l’infâme production dans le cadre d’une entrevue que Lewis accorda à Rolling Stone en 1982. Lorsqu’elle fit elle-même l’objet d’un entretien dans Spy Magazine dix ans plus tard, Hirshberg résuma ainsi ses impressions à chaud : « J’étais atterrée. Je n’arrivais pas à comprendre. C’était au-delà de la capacité normale de compréhension. Tu regardes ça et tu te demandes à quoi [Jerry Lewis] a pensé ; à quoi il pensait pendant qu’il réalisait ça. Que c’était bon ? »

 

Dans le même article, le satiriste Harry Shearer (Les Simpson, Spinal Tap), reconnu pour son humour parfois risqué, fut tout aussi catégorique, expliquant pourquoi The Day the Clown Criedn’était pas un chef-d’oeuvre incompris ou une satire brillante trop en avance sur son temps. « Ce film était mal. Son pathos et son humour sont placés de manière si déplorables qu’il serait impossible, même avec un effort d’imagination, d’améliorer [le film] sur de telles bases », affirma-t-il sans ambage.

 

Un auteur tiraillé

 

Une opinion très dure que Jerry Lewis, lui-même juif, sembla partager un moment puisqu’il enferma la seule copie montée en jurant que le film mourrait avec lui. Or dans son autobiographie (Jerry Lewis : In Person ; Atheneum, 1982), il écrivit : « Le film doit être terminé, d’une manière ou d’une autre […] Ce film doit être vu, ne serait-ce que par les enfants du monde qui ont simplement “entendu parler” de l’Holocauste ».

 

Ainsi, le projet fut-il périodiquement ressucité entre 1990 et 1997. Cette année-là, le succès de La vie est belle, film dans lequel Roberto Benigni parvient à amener l’humour et la fantasie dans les camps de la mort, prouva que la chose était possible. Deux ans après, Jakob le menteur, dans lequel Robin Williams joue un juif polonais du ghetto de Lodz, connut un cuisant revers critique et populaire en tâtant du même concept. Être ou ne pas être, d’Ernst Lubitsch, et Le dictateur de Charlie Chaplin, constituent des exemples plus anciens d’humour sur fond de Seconde Guerre mondiale.

 

Depuis les début des années 2000, l’idée de refaire The Day the Clown Cried n’a plus guère été évoquée. Interrogé à ce sujet à Cannes au printemps dernier, Lewis a donné l’impression d’être revenu à son sentiment premier en déclarant : « Vous ne verrez jamais le film. Personne ne le verra parce que je suis embarrassé par la piètre qualité du travail. J’avais perdu la magie. »

 

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