Un film maudit en voie d’être réhabilité à la Mostra

Une scène mémorable du film Le convoi de la peur
Photo: Universal et Paramount Pictures Une scène mémorable du film Le convoi de la peur

Du 28 août au 7 septembre aura cours à Venise la 70e Mostra, le plus vieux, et toujours l’un des plus prestigieux, festival de cinéma. En marge de la compétition se dérouleront certaines sections parallèles, dont Venezia Classici (Classiques de Venise), un volet voué à la redécouverte de films parfois obscurs jugés néanmoins importants. Le convoi de la peur, réalisé en 1977 par William Friedkin, fait partie de la poignée de longs métrages retenus cette année. Retour sur une production pour laquelle l’expression « film maudit » pourrait avoir été inventée.

 

Un remake du classique de Henri-Georges Clouzot Le salaire de la peur (d’après un roman de Georges Arnaud), Le convoi de la peur (V. f. de Sorcerer) relate l’odyssée cauchemardesque de quatre truands qui ont accepté de transporter un chargement de nitroglycérine à travers la jungle sud-américaine. Ironiquement, l’histoire du film, de sa production à sa ressortie prochaine, est au moins aussi tortueuse que les chemins raboteux sur lesquels les protagonistes risquent leurs vies.

 

Lorsque le projet se met en branle, William Friedkin surfe sur l’énorme succès mondial de L’exorciste (1973) et entend tourner un « petit film » de 2,5 millions de dollars avant d’attaquer un autre film à gros budget. Or, avant même que les rôles soient distribués, les prévisions budgétaires passent à 7, puis 12 millions. Le studio Universal, qui produit, menace de se désengager à moins qu’une vedette ne soit de la partie.

 

Friedkin courtise en vain Steve McQueen (Bullitt) pour le rôle principal, qui échoit à Roy Scheider, un vétéran de La filière française, qui avait valu l’Oscar de la mise en scène à Friedkin. Fort du triomphe du film Les dents de la mer (Steven Spielberg, 1975), Scheider représente une belle prise. Très à la mode à l’époque, le groupe allemand Tangerine Dream (Phaedra, Rubycon) accepte de composer la trame musicale électronique.

 

Dans l’intervalle, Paramount propose de partager les risques financiers avec Universal. Le premier studio prend en charge le marché intérieur (États-Unis et Canada) et le second, l’international. À ce stade, les deux joueurs croient tenir un bon candidat pour le box-office. Friedkin aussi.

 

Rien ne va plus

 

Après quelques jours de tournage à Paris et à Jérusalem, la production s’installe en République dominicaine. Elle y reste dix mois, au cours desquels le budget explose, atteignant 22,5 millions de dollars (le double de celui de L’exorciste). En effet, Friedkin a abandonné l’idée de tourner un « petit film ». Son ami et rival Francis Ford Coppola tourne alors aux Philippines Apocalypse Now, et l’hubris de l’un commence à déteindre sur l’autre, comme le rapporte Peter Biskind dans Easy Riders, Raging Bulls.

 

Le tournage s’avère si difficile que la moitié de l’équipe technique rend son tablier. Plusieurs attrapent la malaria, dont Friedkin, qui perd 50 livres. Lorsque, finalement, Le convoi de la peur prend l’affiche le 24 juin 1977, un autre film sorti une semaine plus tôt a déjà commencé à tout balayer sur son passage. Il s’agit de La guerre des étoiles.

 

Sujet d’une série d’articles liés à sa production chaotique, Le convoi de la peur ne suscite guère d’enthousiasme de la part de la critique et connaît l’échec au box-office. Mais les malheurs du film ne s’arrêtent pas là. Ainsi, au printemps 2012, William Friedkin poursuit en justice Universal et Paramount afin de les forcer à s’entendre sur la question de la propriété du film. De fait, aucun des deux studios n’est plus certain d’en posséder les droits. Pendant ce temps, le négatif du film prend la poussière dans une chambre forte. Une entente à l’amiable survient et la restauration du négatif 35 mm original commence… sous l’égide d’un troisième studio : Warner Bros.

 

Sur Twitter, William Friedkin a documenté le processus, révélant notamment qu’il a enregistré un commentaire audio pour une édition Blu-ray à paraître au printemps 2014 (un DVD de qualité atroce existe). Peut-être parce qu’elle constitue une métaphore de sa carrière en dents de scie, le cinéaste en est venu à considérer Le convoi de la peur comme son oeuvre la plus personnelle. Le film ouvrira le volet Venezia Classici de la Mostra le 29 août.