Hélène Loiselle 1928-2013 - Entre émotion et délicatesse

Hélène Loiselle
Photo: Artv Hélène Loiselle

Elle avait une classe, une sensibilité discrète, une finesse de regard qui perçait les écorces sans s’annoncer. Et un sourire d’une rare luminosité. Mais on sentait Hélène Loiselle si fragile depuis la mort de son mari et compagnon de scène Lionel Villeneuve en 2000… Allez désunir un couple qui a entrelacé quotidien et imaginaire, vie et jeu, toutes dimensions unies…

La voici disparue à 85 ans, comme on dit, en oubliant à quel point les grandes actrices préservent en elles tous les âges. Grande dame au charisme de subtilité, à la silhouette fragile, à la beauté douce, collée à l’émotion toujours, sa grande force, tout en instinct. Elle pouvait tout jouer. Près de 70 ans de carrière, à travers un art en tâtonnement, au milieu d’une société en mutation, telle fut son aventure initiatique. Celle de son peuple aussi. L’exploration artistique et technologique fut collective, alors que l’image entrait dans les foyers. Quand elle reçut en 2006 le prix Denise-Pelletier, sa modestie s’en étonnait. Pourtant, notre histoire culturelle du Québec se bute sans cesse sur son parcours.

 

Unique Hélène Loiselle, également enfant d’une génération pionnière qui offrit chez nous ses balises modernes au métier d’acteur, versant dans tous les registres, du classique au burlesque, de la romance au drame, tous supports unis. Au petit écran naissant des années 50, n’avait-elle pas été la première Angélina de la télésérie Le survenant en son chenal du Moine, déchirée comme le Québec entre la fascination pour un bel aventurier volage et l’amour de son terroir ?

 

C’est cette comédienne-là, capable de se faufiler dans toutes les failles d’un personnage pour en faire éclater les coutures, qui avait inspiré Michel Tremblay à l’heure d’imaginer l’héroïne d’un de ses chefs-d’oeuvre : À toi pour toujours, ta Marie-Lou,lancé en 1971. Son époux lui donnait la réplique dans cette tragédie conjugale de déchirements, de reniements. De ce rôle d’épouse incomprise et révoltée, elle aura été la première interprète et la plus marquante. Mais déjà en 1968, Hélène Loiselle participait à la première fournée désormais mythique des Belles-soeurs au Rideau Vert, dans la peau de Lisette de Courval, snobinarde avec l’accent de Paris collant ses timbres avec les autres.

 

Comment naissent les vocations ? Surtout chez une fille de commerçant, timide par surcroît, née en 1928 dans un Montréal plus pieux que joueur ? À la faveur d’un manque, par la grâce d’un appel d’air. Car dans son pensionnat, elle s’ennuyait ferme. Du moins, pouvait-elle réciter quelques poèmes. Enfin, une sensation de griserie ! Elle la ressentait encore cinquante ans plus tard, en vous l’évoquant, retrouvait l’ardeur des vers, la beauté des chants dans la chorale aussi. - Pensez donc : les autres écoutaient ! - Elle se sentait exister soudain.

 

Ses parents n’y comprenaient rien. Mais à 14 ans, Hélène prétendit en avoir 17 à l’heure de franchir, comme Rubicon, la porte des Variétés lyriques, pour des auditions, la timidité en bandoulière. Il s’agissait de son avenir, après tout !

 

Les compagnons de Saint-Laurent

 

Elle aura été, aux côtés de son frère Hubert Loiselle, de la fameuse compagnie du père Émile Legault, Les compagnons de Saint-Laurent, dès 1945. La comédienne avait pris de l’avance auprès d’enseignants privés ; Charlotte Boisjoli, François Rozet, Jean Valcourt. Deux ans ensuite d’exil à Paris, avec son Lionel, participant entre autres au fameux cours Simon, ouvrant grand les yeux devant les planches de la capitale française aux comédiens iconiques, s’imbibant de théâtre comme une éponge.

 

Selon l’âge et les intérêts de chacun, Hélène Loiselle aura été au départ et au choix : une voix dans les radios-romans, une sorcière à la télé dans Franfreluche, la Clémence Vigneau de la série Cap-aux-sorciers. Elle s’est démultipliée dans Virginie, gagna un Gémeau en 1995 pour son rôle dans le téléroman Sous un ciel variable. De Marcel Dubé à Réjean Ducharme et Michel Tremblay, de Shakespeare à Tchekhov, sur les planches ou à travers des télé-théâtres, Hélène Loiselle fut avant tout une fille de théâtre.

 

Brault, Jutra, Arcand, Bélanger

 

Mais comment les cinéphiles auraient-ils pu l’oublier dans le grand film de Michel Brault, Les ordres en 1974 ? Hélène Loiselle livrait l’une des performances les plus émouvantes de ce film choral, en femme arrêtée sous une loi absurde. Elle participait aussi au magnifique Mon oncle Antoine de Claude Jutra, autre film phare, partageant l’écran avec son Lionel Villeneuve. Parfois, c’est dans un petit film, comme l’émouvant moyen métrage Une chapelle blanche de Simon Lavoie (2005), que son bouleversant visage nous revient en mémoire. Elle y incarnait une dame âgée qui voit se transformer la chapelle observée depuis toujours de sa fenêtre. Même si entre autres, Denys Arcand l’aura mise en scène (Réjeanne Padovani) en épouse ironique de maire corrompu préfigurant nos turpitudes contemporaines, même si Louis Bélanger l’a fait jouer la mère croyante de l’héroïne ressuscitée (Sylvie Moreau) dans son excellent Post Mortem (1999), même si Catherine Martin à travers Mariages (2001) lui aura offert une composition remarquable de femme sage, aux pouvoirs magiques, à la langue incantatoire, la comédienne n’aura pas été aussi présente au cinéma qu’elle l’aurait souhaité. Elle avouait ce regret avec un voile de tristesse, tout en réitérant sa déclaration d’amour du théâtre, la passion de sa vie.

 

Son sourire reste en nous comme trace de la générosité de l’actrice et de la femme d’exception cachée pudiquement derrière.


 




 



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Ce texte a été modifié après publication
14 commentaires
  • Daniel Lemieux - Abonné 9 août 2013 05 h 20

    Une des plus grandes

    La fabuleuse Blanche Dubois de « Un tramway nommé désir », ses interprétations si poignantes des personnages de l'univers de Michel Tremblay... nous avons tous au moins en tête une image d'Hélène Loiselle, sa carrière ayant chevauché plusieurs générations.

    Elle faisait partie de ces artistes que l'on savait vivante mais désormais inactive.
    On a souhaité ne jamais la voir disparaître.

    Merci à Odile Tremblay pour ce très beau tetxe.

  • Marcel Bernier - Inscrit 9 août 2013 05 h 39

    Une vie en forme de chef-d'oeuvre...

    Quelqu'un de si intense, éprise de son métier, de son homme, de sa communauté d'appartenance... plutôt rare, s'il en est... Vraiment! Une belle femme... Merci d'avoir existé!

  • Daniel Gingras - Abonné 9 août 2013 07 h 17

    Merci

    Quel bel et bon article, Mme Tremblay. Merci.
    Daniel Gingras

  • Mireille Langevin - Inscrite 9 août 2013 08 h 16

    Hélène Loiselle

    Elle était du temps du vrai théâtre, des bons téléromans, des émissions de télé intéressantes, des grands comédiens.Nostalgie de l.époque de l'élévation de l'esprit et de la classe . Au revoir et merci du plaisir que vous nous avez donné madame.

  • Gilles Roy - Inscrit 9 août 2013 08 h 54

    J'ajoute...

    À ce florilège (un excellent article, du reste) en rappelant que la madame savait réciter. Et puisqu'il n'est pas rien que de savoir donner corps et voix à la poésie...