Cinéma - Voyage au bout de l’enfer

Dans L’acte de tuer, le poétique côtoie le répugnant, comme dans cette séquence où un bourreau avéré se met en scène dans un numéro musical aussi étrange que kitsch.
Photo: EyeSteelFilm Dans L’acte de tuer, le poétique côtoie le répugnant, comme dans cette séquence où un bourreau avéré se met en scène dans un numéro musical aussi étrange que kitsch.

L’acte de tuer s’ouvre sur une citation de Voltaire : « Il est défendu de tuer ; tout meurtrier est puni, à moins qu’il n’ait tué en grande compagnie, et au son des trompettes. » L’oeuvre qui suit, aussi inclassable que déstabilisante, démontre combien le philosophe disait vrai.

En 1965, l’Indonésie fut secouée par une tentative de coup d’État. La manoeuvre avorta, en apparence. Quelques mois plus tard, le général Soeharto força le président Soekarno à lui céder le pouvoir. Dans l’intervalle, 2,5 millions d’Indonésiens auraient été assassinés ; quiconque était soupçonné de sympathies communistes ou d’être d’origine chinoise.

 

Durant cette période et au cours des trente années de régime dictatorial qui suivirent, différentes juntes et factions furent encouragées à commettre les pires atrocités. Aucun bourreau ne fut inquiété et aucun livre d’histoire local ne les dépeint comme des meurtriers sanguinaires. La plupart ont mené, ou mènent encore, de belles carrières politiques. «L’histoire est écrite par les gagnants, et nous avons gagné», résume un participant du documentaire L’acte de tuer (v.f. de The Act of Killing).

 

Un cinéaste américain installé à Londres, Joshua Oppenheimer, s’était à l’origine rendu en Indonésie pour y rencontrer des survivants. Aucun d’entre eux n’a voulu lui parler. Les tortionnaires, en revanche, se sont bousculés au portillon. Atterré, mais néanmoins fasciné, Oppenheimer s’est assuré le concours ravi de deux d’entre eux : Anwar Congo et Adi Zulkadry. Dans L’acte de tuer, non seulement racontent-ils leurs forfaits comme autant d’actes de bravoure, mais ils les rejouent devant la caméra lors de reconstitutions souvent insoutenables.

 

Une expérience pénible, donc, mais enrichissante, si l’on peut dire, sur le plan sociologique. Très audacieux sur le plan de la forme, le documentaire de Joshua Oppenheimer fait se chevaucher le poétique et le répugnant, alors que les deux monstres ordinaires exposent sans vergogne leur cruauté et leur inhumanité. L’un d’eux décide même de créer un numéro musical à partir de ses crimes. La séquence laisse pantois.

 

« Il est des couches plus profondes de vérité au cinéma, et il est une chose comme la vérité poétique, extatique. Celle-là est mystérieuse et élusive, et peut être atteinte seulement par la fabrication et l’imagination et la stylisation. » Ces mots viennent du cinéaste Werner Herzog, qui est au nombre des coproducteurs du film, et qui a affirmé n’en avoir jamais vu d’aussi puissant. Venant de l’auteur de Aguirre, la colère de Dieu et de Woyzeck, ce n’est pas peu dire. Pour le compte, on est tenté de se ranger à son avis.

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NDLR: Ce texte a été modifié après la mise en ligne.

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