Aux vues avec… Bien entendre le son pour mieux l’oublier, selon le mixeur Luc Boudrias

Mixeur : une des professions obscures, mais pourtant essentielles, à la fabrication d’un film. C’est celle que pratique Luc Boudrias avec un bonheur renouvelé depuis 25ans.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Mixeur : une des professions obscures, mais pourtant essentielles, à la fabrication d’un film. C’est celle que pratique Luc Boudrias avec un bonheur renouvelé depuis 25ans.

Dans cette série de huit articles intitulée « Aux vues avec… », des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentent un film à l’affiche en prenant pour angle leur propre spécialité, un métier à la fois.

 

Dès lors que l’on évoque le 7e art, on voit des acteurs et des actrices connus, on pense à des cinéastes célèbres. Or, le cinéma, c’est aussi beaucoup, surtout en fait, des métiers de l’ombre. Ces mille et une fonctions dont on ne sait rien, ou si peu, composent en effet la majeure partie des génériques. On peut certainement inclure le titre de mixeur à la longue liste de ces professions obscures, mais pourtant essentielles, à la fabrication d’un film. C’est celle que pratique Luc Boudrias avec un bonheur renouvelé depuis 25ans. Le protagoniste du film Berberian Sound Studio en exerce une similaire depuis aussi longtemps, avec toutefois un niveau de contentement largement inférieur.

 

Oeuvre insolite relatant la lente désintégration mentale d’un monteur sonore anglais venu en Italie pour travailler, sans le savoir, sur la postsynchronisation d’un film d’horreur, Berberian Sound Studio propose davantage une succession d’impressions inquiétantes et de références cinéphiles pointues (aux films giallo, à Mario Bava, à Dario Argento, à David Lynch) qu’une trame narrative.

 

Avant d’aborder le film, pourriez-vous expliquer en quoi consiste la tâche du mixeur, au juste ?

 

Le mixeur, c’est celui qui finalise la bande-son du film : celle qu’on entend au cinéma. C’est le mixeur qui effectue le dosage de tous les éléments sonores, à commencer par la musique et, surtout, les dialogues captés lors du tournage (en synchro), ou ceux réenregistrés en studio (en postsynchro). Il faut savoir que les dialogues doivent parfois être refaits à cause des conditions de tournage : le bruit d’un avion, ou alors celui d’une génératrice capté dans une scène censée se dérouler en 1902… Il y a beaucoup d’artifices dans mon domaine. Ce qu’on entend au cinéma n’a pas nécessairement été capté pendant le tournage, même que la majorité des sons entendus dans un film ont été insérés en postsynchro. Par exemple, si le personnage est supposé conduire un pick-up déglingué, mais que dans la pratique, le monteur produit un joli ronron, le monteur son, qui travaille en amont de moi, utilisera plutôt le bruit d’un vieux moteur crachotant. Bref, je reçois toutes ces séquences sonores et je les ajuste. Sans mixage, avec tous les sons égaux, on se retrouverait avec une véritable cacophonie. C’est une question de dosage et de jaugeage. Je commence toujours avec les dialogues. Ce qui me guide, c’est l’histoire.

 

Ce mixage de tous les éléments sonores, il contribue aussi à définir l’atmosphère du film, non ?

 

C’est certain. Le réalisateur et le concepteur sonore travaillent souvent étroitement avec le mixeur. […] Sur Les 7 jours du talion, qui raconte comment le père d’une fillette assassinée torture le meurtrier dans un chalet isolé, Podz, le réalisateur, ne voulait pas de musique. Pour lui, la musique était un rappel qu’on se trouvait au cinéma. Le même souci de réalisme a prévalu pour les effets sonores. Pour les bruits de coups de poing, d’incision, etc., Podz voulait éviter les sons « hollywoodiens » qui sont exagérés et invraisemblables, mais qui sont ceux qu’on est habitués d’entendre. À l’extérieur du chalet, il ne voulait entendre aucun être vivant : pas d’insectes, pas d’oiseaux… la désolation tout autour. […] On a tout de même fait une tentative de musique sur le générique de fin, mais on a eu l’impression que soudainement, on n’assumait pas notre démarche jusqu’au bout. Podz n’a finalement pas hésité à finir son film dans un silence complet. Le malaise était encore plus grand, surtout après le dernier dialogue : la réponse du chirurgien à la dernière question du journaliste. Le film finit sur le son de la fermeture de porte de voiture de police, puis c’est le silence… on peut encore plus ressentir le poids de cette réponse au journaliste, si implacable.

 

Parlons de Berberian Sound Studio, film hommage, film atmosphère. Film hermétique ? Qu’en avez-vous pensé ?

 

C’est un trip sonore, c’est certain. Mais il demeure que le cinéma pour moi, c’est d’abord une bonne histoire, et l’histoire, j’avoue que je l’ai cherchée pendant le film. On laisse volontairement le spectateur dans le flou quant à l’état mental du personnage et quant à la nature de ce qu’on voit : est-ce que c’est vrai, est-ce que c’est du délire ? Pour recourir à ce genre de procédés là, il faut que ce soit assez bien ficelé pour que, même avec une fin ouverte, on n’ait pas l’impression d’un dénouement arbitraire.

 

Et à propos de la manière dont le film représente les métiers du son ?

 

J’ai trouvé ça très sharp. Comme l’action se déroule dans les années 1970, on se situe dans l’univers du son analogique - aujourd’hui, tout est en numérique. Tous les outils et les instruments, les techniques, sont bien représentés. Autrefois, il n’y avait strictement rien d’automatisé, c’était du ruban ; tout était « à bras ». On sent une certaine nostalgie de cette époque-là dans le film. Sur le plan sonore, il y a des effets vintage, à l’ancienne, vraiment intéressants.

 

Ces dernières années, l’image au cinéma est passée de la pellicule, de l’analogue, au numérique. Votre profession a opéré ce virage il y a un moment déjà.

 

Pour avoir pratiqué ce type de montage sonore là à l’université, je me souviens que le fait de travailler avec du ruban, de le manipuler, ça impliquait une espèce de rituel : il fallait être très méthodique, se laver les mains, porter des gants, etc. Cette dimension artisanale est complètement révolue, puisqu’on travaille désormais uniquement devant un écran d’ordinateur. On appuie sur des boutons. Ce qui est dommage avec cette automatisation, c’est que ça a graduellement limité le contact humain. Le cinéma reste quand même un travail d’équipe, et c’est ce qui fait que je suis toujours content de me lever chaque matin et d’entrer en studio. L’esprit de collaboration prévaut, c’est vraiment ce qui caractérise mon milieu de travail.

 

Vous me semblez être l’exact opposé du protagoniste timoré, solitaire et malheureux de Berberian Sound Studio…

 

Disons qu’on ne se ressemble pas beaucoup !

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NDLR: Ce texte a été modifié après la mise en ligne.

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