Elysium : rendre le futur ringard

Le personnage de Delacourt, interprété par Jodie Foster, est le prototype de la dame de fer asexuée.
Photo: Colombia Le personnage de Delacourt, interprété par Jodie Foster, est le prototype de la dame de fer asexuée.

« Aux champs Élyséens, qui sont aux confins de la terre. C’est dans ce lieu que la plus douce vie est offerte aux humains. » Tel est l’Élysée selon Homère dans l’Odyssée. Dans le film Elysium, il s’agit d’une gigantesque station spatiale qui accueille au XXIIe siècle le proverbial 1 % de l’humanité pendant que les 99 % restants croupissent sur une planète Terre inhospitalière. La métaphore est lourde, mais c’est le moindre des problèmes du film, qui est d’une misogynie affligeante.

 

Elysium relate les manoeuvres d’un mercenaire improvisé, Max (Matt Damon), pour court-circuiter le serveur de ladite station afin que tous aient accès aux ressources médicales hypersophistiquées qui s’y trouvent. Afin de neutraliser Max, la secrétaire à la Défense d’Elysium, Delacourt (Jodie Foster), envoie son meilleur agent à ses trousses, Kruger (Sharlto Copley). Jusque-là, il n’y a pas de quoi s’énerver le deuxième sexe.

 

Symétrie narrative oblige, un second rôle féminin est adjoint au premier : à l’instar du gentil Max qui fait face au méchant Kruger, la méchante Delacourt se voit impartie la gentille Trey. Trey est une infirmière (pas une médecin, pensez-vous !) âgée de 30 ans, brune, latine, et désirée par Max, dont elle est l’ex-amie de coeur. Elle sera comme il se doit kidnappée à des fins dramatiques, puis elle attendra, comme il se doit encore, que Max vienne la sauver à des fins, cette fois, d’héroïsme à sens unique. L’actrice Alice Braga tente de donner des accents robustes à Trey, en pure perte, le scénario la cantonnant dans la passivité.

 

Revenons à Delacourt, la secrétaire à la Défense de la station Elysium. 50 ans, cheveux blonds coupés courts, yeux et tailleur gris : elle est le prototype de la dame de fer asexuée. Delacourt est calculatrice et prête à tout pour préserver son paradis artificiel. Jodie Foster défend le personnage avec un mélange de flegme et de pragmatisme qui, n’eût été l’autre personnage féminin, aurait très bien passé.

 

Mais voilà, il est là, l’autre personnage féminin, et c’est dans l’opposition des deux que se manifeste le passéisme pernicieux de cette production de Sony. La jeune contre la vieille, la princesse contre la reine des glaces. La soumission contre la détermination : un vrai fantasme macho. Femmes qui occupez de hautes fonctions, honte à vous ! On en est là en 2013, pardon, en 2154 ?

 

Masculin, féminin

 

Hollywood est notoirement sexiste. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les filmographies respectives d’un acteur et d’une actrice vedettes passé le cap de la quarantaine. Cette attitude, forcément, contamine les films produits là-bas et consommés en masse de par le monde.

 

Il est certes des exceptions, mais la réalité est que, dans le cinéma américain dit de divertissement, il vaut mieux être homme que femme. Le premier tient généralement un rôle actif dans l’intrigue et la seconde, un rôle passif. Dans le film policier, d’horreur ou d’humour, il agit, elle subit. Chacun possède en outre ses chasses gardées : lui le film d’action, elle la comédie romantique.

 

Heureusement, la science-fiction, qui, en proposant souvent des personnages féminins aussi forts, sinon plus, que leurs vis-à-vis masculins, fait bande à part. Dans son essai Time Travel. Primal Scene and Dystopia, la professeure Constance Penley explique ainsi le phénomène : « S’il y a de moins en moins de différences entre les hommes et les femmes, il en existe bien assez entre un humain et un extraterrestre (L’homme qui venait d’ailleurs, Starman), un humain et un cyborg (Androïde, Blade Runner), ou un humain du présent et un humain du futur (Terminator). Dans ces films, la question de la différence sexuelle - une question qui ne va plus « de soi » - est remplacée par celle de la différence plus remarquable entre l’humain et l’autre. »

 

Les hommes qui aimaient les femmes (d’action)

 

Deux cinéastes en particulier se sont distingués au sein du genre en excluant systématiquement les personnages de midinettes de leurs films. L’oeuvre de James Cameron, celui-là même qui a réalisé et écrit Terminator (1984), est ponctuée d’héroïnes dures à cuir, et pas masculinisées pour autant, dans un contexte mélangeant action et science-fiction. En témoigne au premier chef le personnage du lieutenant Ellen Ripley (Sigourney Weaver) dans Aliens (1986), second volet de la saga Alien lancée en 1979. Dans son combat contre des créatures extraterrestres, Ripley y devient carrément une héroïne de film de guerre, chasse gardée masculine s’il en est.

 

L’interprétation opiniâtre de Mary Elizabeth Mastrantonio dans Abysse (1989) et celle, musclée, de Linda Hamilton dans Terminator 2 : le Jugement dernier (1992) s’inscrivent dans la même lignée. Dans Avatar (2009), tous les personnages féminins importants, ceux défendus par Zoe Saldana, Michelle Rodriguez et, oui, Sigourney Weaver, rendent compte du même parti pris de la part du réalisateur-scénariste.

 

En science-fiction comme dans les autres genres qu’il a visités, le Néérlandais Paul Verhoeven affiche lui aussi une prédilection pour les insoumises. La policière (Nancy Allen) dans Robocop (1987), la fausse épouse (Sharon Stone) et la vraie amante (Rachel Ticotin) d’Arnold Schwarzenegger dans Voyage au centre de la mémoire (1990), la cadette et la pilote dans Les patrouilleurs de l’espace (2002) : toutes sont capables de se mesurer à leurs partenaires masculins, au propre comme au figuré.

 

Dans son plus célèbre essai, Simone de Beauvoir écrivit : « Il faudra que la femme qui est elle aussi sujet, activité, se coule dans un monde qui l’a vouée à la passivité. » Cameron et Verhoeven se seraient-ils fait les chantres de cette maxime ? Y croire reviendrait sans doute à confondre mission et préférence.

 

Au cours des 30 dernières années, ces productions à succès ont contribué à ce que la science-fiction telle qu’on la pratique à Hollywood demeure un rare bastion d’équité des sexes. Depuis Aliens surtout, une certaine tradition féministe prévalait dans la représentation de la femme au sein du genre. La vision ringarde qu’en propose aujourd’hui Elysium n’en est que plus navrante.

 

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