La gamine au vélo

Le monde de l’enfance affiche ses propres codes mais révèle aussi avec acuité l’univers des adultes, métaphore souvent utilisée au cinéma pour décrire les grandeurs et les misères d’une société. La cinéaste saoudienne Haifaa Al Mansour, formée au cinéma en Occident, affiche des influences éparses mais significatives : le néoréalisme italien et celui, plus contemporain, de cinéastes iraniens ou des Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne.

 

Toute cette admiration est palpable dans Wadjda, un premier long métrage de fiction qui fait voler en éclats quelques tabous (sur la place des femmes en Arabie saoudite) et oppose une rupture avec le conservatisme de la société dont la cinéaste est issue (tourner un film dans un pays sans salles de cinéma, et sans tradition cinématographique). On y retrouve une bicyclette, un objet précieux de liberté cher à Vittorio De Sica et aux cinéastes belges du Gamin à vélo, et une fillette espiègle qui prendrait vite sa place dans certains films de Jafar Pahani ou Majid Majidi. Elle en a le courage, la fougue et l’insouciance !

 

Pas étonnant que le premier plan du film soit celui des souliers de Wadjda (Waad Mohammed, pleine d’aisance), une paire d’espadrilles, véritable affront face à ses camarades de classe et aux enseignantes de son école étouffante. Car à Riyad, on ne rigole pas avec le code vestimentaire, les voiles et les tchadors accentuant l’invisibilité des femmes, qui ne peuvent conduire une voiture, et encore moins monter à vélo. Pourtant, rien ne ferait plus plaisir à Wadjda que de posséder une bicyclette, pour se promener librement mais aussi pour battre à la course son meilleur ami. Peu portée sur la lecture des textes sacrés, elle s’inscrira à un concours de récitation coranique afin d’obtenir, peut-être, la récompense en argent et enfin se procurer l’objet tant convoité.

 

Le tempérament bouillant de la jeune fille constitue un puissant révélateur des malaises de son pays, la cinéaste se plaçant à hauteur d’enfant pour décrire sa candeur et son optimisme face aux obstacles, aussi nombreux qu’imprévisibles. Sa quête laborieuse nous permet de découvrir un monde où les femmes usent d’imagination et de débrouillardise pour contourner les interdits et s’affranchir (un peu) des carcans, que ce soit en matière de sexualité ou de travail.

 

On connaît le contexte contraignant qui a forcé Haifaa Al Mansour à user d’imagination, et de discrétion, pour tourner ce film jamais acrimonieux, toujours près des personnages féminins, nettement mieux définis que leurs vis-à-vis masculins, autoritaires ou absents. Les limites de son champ d’action se reflètent sur l’aspect académique de la mise en scène, la caméra étant le témoin passif des drames et des querelles qui ponctuent la vie de l’adolescente. C’est à travers elle, et grâce à la vigueur de sa jeune interprète, que ce plaidoyer pour la liberté affiche ses plus belles audaces, et suscite les plus vibrantes promesses. On y voit celles d’une cinéaste en devenir et d’une cinématographie qui ne demande qu’à s’épanouir, tout cela pour le mieux-être de son premier public, celui de l’Arabie saoudite.

 


 

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