Aux vues avec… Faire en sorte que la magie opère selon la productrice Bernadette Payeur

« Pour que je m’implique, un projet doit m’allumer, m’interpeller. C’est essentiel. La production d’un film, ça demande énormément d’énergie », explique Bernadette Payeur.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir « Pour que je m’implique, un projet doit m’allumer, m’interpeller. C’est essentiel. La production d’un film, ça demande énormément d’énergie », explique Bernadette Payeur.

Dans cette série de huit articles intitulée « Aux vues avec… », des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentent un film à l’affiche en prenant pour angle leur propre spécialité, un métier à la fois.

Si l’on en croit le Larousse du cinéma, le métier de producteur consiste à « rassembler les éléments nécessaires à la fabrication du film, les moyens de financement ne constituant qu’une partie de ces éléments ». En s’entretenant avec Bernadette Payeur, productrice depuis 35 ans, on constate à quel point le dernier bout de la définition constitue un euphémisme. Complice de la première heure de Pierre Falardeau et de Bernard Émond, Bernadette Payeur a bien voulu causer métier à l’issue d’une projection du film Main dans la main.

 

Troisième long métrage de la réalisatrice, scénariste et comédienne Valérie Donzelli (La guerre est déclarée), Main dans la main part d’une prémisse insolite. Venu changer des miroirs à l’Opéra Garnier, Joachim croise Hélène. Dans une antichambre feutrée, ils échangent un baiser spontané. Le sort en est jeté. Littéralement. En effet, Joachim et Hélène se retrouvent par la suite dans l’incapacité physique de se séparer, l’un imitant les gestes de l’autre et vice versa. Est-ce l’amour ?

 

Qu’avez-vous pensé du film ?

 

C’est quoi ? Une comédie romantique ? Fantaisiste ? Un conte ? C’est… (longue pause) C’est fait pour plaire à un public romantique, j’imagine, et c’est bien correct. En même temps, on sent que la réalisatrice a conçu le film pour son copain (l’acteur Jérémie Elkaïm, qui joue Joachim). Pour moi, le charme du film repose plutôt sur la présence de Valérie Lemercier (Hélène). Sans elle, j’ai du mal à trouver grand intérêt au film. C’est très construit. On sent la fabrication. Le souci plastique domine. Personnellement, j’aime qu’on me propose d’abord du contenu, un propos. La forme compte, mais pas au détriment du fond.

 

Si je comprends bien, vous n’auriez pas produit Main dans la main ?

 

Pour que je m’implique, un projet doit m’allumer, m’interpeller. C’est essentiel, car la production d’un film, de sa conception à sa sortie, ça demande énormément d’énergie. C’est un labeur. Déjà qu’il arrive que des projets que j’aime n’aboutissent pas… Je n’ai pas de temps à perdre avec ceux qui ne me font pas vibrer.

 

Comment ça se passe, concrètement, la production d’un film ?

 

Ça part d’une idée. Avec Bernard Émond, par exemple, ce peut être quelque chose dont il me fait part verbalement ; un flash. On en discute et il se met à l’écriture. La première étape, c’est le scénario. J’essaie de réunir, en les finançant, les conditions propices à la création d’une bonne histoire. Ça peut prendre la forme de rencontres, de discussions, de rapports de lecture commandés… Avec un scénario en main, on peut penser à la distribution des rôles. Un film peut s’effondrer avec un bon acteur mal choisi. Je me souviens que sur La femme qui boit, la première fiction de Bernard, on n’arrivait pas à trouver notre actrice. Lorsqu’on a rencontré Élise Guilbault, on a tout de suite senti que c’était elle qui recevait le mieux le personnage. Ça se voyait à sa manière d’en parler, de lire les scènes. C’était une évidence. Sur ce film-là, tout s’est emboîté parfaitement. La même magie s’est produite avec Le vendeur, le premier film de Sébastien Pilote.

 

Vient ensuite le montage financier, j’imagine, car pour faire un film, il faut de l’argent ?

 

Voilà. Ça consiste entre autres à aider le cinéaste à défendre son projet auprès des institutions. Je parlais du Vendeur : j’ai souvent produit des premiers films. Ce sont des auteurs qui débutent, alors forcément, les investisseurs ne les connaissent pas. C’est un acte de foi que j’exige d’eux. Je dois donc me montrer très persuasive. Je dois y croire. […] Il faut comprendre que c’est un privilège d’être subventionné pour tourner des films. Lorsqu’on t’accorde 3 millions, 3,5 millions de dollars, des millions qui pourraient facilement être investis ailleurs - je suis tout à fait capable de comprendre cet argument-là -, ça vient avec une responsabilité, celle de livrer le meilleur film possible. Comme productrice, j’y pense chaque fois que je signe un chèque.

 

Une fois le film financé, le tournage peut commencer ?

 

Ce n’est pas le cas de tous les producteurs, mais moi, je fréquente très peu le plateau. C’est le royaume du cinéaste. Je continue de parler avec lui, je regarde le matériel, mais à ce stade, je gère en coulisse. Ça devient très logistique. Une fois tourné, le film est monté, on ajoute la musique. Lors de ces étapes délicates, un film peut encore se faire ou se défaire. […] Je donne mon avis, c’est certain. Je peux suggérer des coupes, mais comme je travaille dans le cinéma d’auteur, je dis toujours au cinéaste « inquiète-toi pas, c’est ton film, c’est toi qui as le dernier mot ». […] Quand j’ai commencé comme secrétaire de production tout au début des années 1970, je tapais des scénarios et je passais des commentaires, je donnais mon opinion sans détour. J’en ai mangé, des claques ! Quand j’ai migré vers la production, j’ai appris à être un peu plus diplomate. Mais il faut dire ce qu’on pense, quitte à s’obstiner, autrement, on ne rend pas service au créateur et à son film. C’est fragile, un film.

 

Le deuxième long métrage de fiction que vous avez produit, c’est Elvis Gratton, qui est sorti en 1985.

 

Y a des rencontres comme ça… Je me souviens de Pierre Falardeau et de Julien Poulin à l’époque. Ils avaient une telle connivence, une telle compréhension mutuelle. Y a des duos comme ça, au cinéma : Gérard Oury et Louis de Funès, Billy Wilder et Jack Lemmon… Ça ne se construit pas. Ça ne se fabrique pas. C’est de la magie, et je me trouve chanceuse d’en être témoin lorsque ça se produit. […] Je n’ai pas de plan de retraite en vue. J’aime trop ce métier, même en tenant compte des irritants et des difficultés. Ma lumière vient de là.
 

1 commentaire
  • Joanne Arseneau - Abonnée 2 août 2013 08 h 51

    Belle idée

    Belle idée que de s'entretenir ainsi avec des gens du métier cinéma. Hâte de voir ce que seront les trois métiers qui restent.