Un Coeur de maman qui bat de nouveau

Rosanna Seaborn dans le rôle de la méchante Celeste du film Cœur de maman, une production dans laquelle elle avait investi et qui connut beaucoup de succès en 1953.
Photo: Éléphant: la mémoire du cinéma québécois/france film Rosanna Seaborn dans le rôle de la méchante Celeste du film Cœur de maman, une production dans laquelle elle avait investi et qui connut beaucoup de succès en 1953.

L’organisme Éléphant : la mémoire du cinéma québécois complète ces jours-ci la restauration du film Coeur de maman. Jamais entendu parler ? Normal : le négatif dormait dans une chambre forte depuis sa sortie il y a 60 ans, et ce, en dépit de son succès populaire d’alors. Il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité du Devoir, qui s’est penché sur l’histoire étonnante de ce long métrage et celle, plus étonnante encore, de l’une de ses vedettes.

 

Coeur de maman prit l’affiche au théâtre Saint-Denis le 25 septembre 1953. La critique ne trouva guère à se pâmer devant ce mélodrame relatant le calvaire d’une gentille vieille dame maltraitée par sa belle-fille. Le public, en revanche, accourut comme il l’avait fait l’année précédente pour La petite Aurore, l’enfant martyre, qui racontait à l’inverse le cauchemar d’une enfant torturée par sa belle-mère. Inepte à tous égards, ce dernier film n’en a pas moins marqué les mémoires et passe régulièrement à la télévision. Coeur de maman a connu un destin bien différent.

 

« Coeur de maman a été produit par France Film, que J.A. DeSève avait racheté après avoir fondé Renaissance Films, explique Marie-José Raymond, directrice d’Éléphant. Le projet lui avait été proposé par Rosanna Seaborn, qui voulait produire le film et jouer dedans. La production était une chasse gardée masculine, à l’époque, mais Rosanna Seaborn avait de l’argent. Elle a donc investi dans Coeur de maman et le film a obtenu beaucoup de succès. Évidemment, elle a réclamé sa part de profits. M. DeSève a refusé. Elle l’a poursuivi. Il était tellement fâché qu’il a entreposé le négatif et n’a plus voulu montrer le film. Même lorsqu’il a fondé Télé-Métropole, à ma connaissance, il ne l’a pas passé. »

 

J.A. DeSève mourut en 1968, mais au cours des décennies suivantes, sa volonté fut respectée telle une malédiction. « J’ai été tenace. Le film était dans ma mire depuis la fondation d’Éléphant, en 2008. Le problème n’était pas de trouver le négatif, comme c’est souvent le cas. Je savais qu’il se trouvait chez France Film. Mais pour restaurer et numériser un film, on a besoin de la permission des détenteurs des droits de l’oeuvre. Il y a quelques mois, je me suis faite… plus pressante, laisse entendre Marie-José Raymond en riant. Mais la relation avec France Film est très bonne, je le précise. Coeur de maman, c’était vraiment un cas particulier. J’ai argué que monsieur DeSève aurait sûrement décoléré à ce stade-ci ! »

 

Une oeuvre représentative

 

Visionnées dans les locaux d’Éléphant lors de l’étape de l’approbation finale durant laquelle d’infimes défauts de l’image sont corrigés in situ, les 20 premières minutes du film attestent qu’il ne s’agit pas d’un chef-d’oeuvre perdu. Ce n’est donc pas une question de valeur artistique, mais bien de valeur patrimoniale. Et celle de Coeur de maman ne fait aucun doute. « Au début du processus de restauration, on s’est aperçu que Raymond Lévesque a écrit la chanson thème », révèle la directrice d’Éléphant entre autres exemples. Dans l’une des scènes, ladite ritournelle est interprétée par la jeune Yvonne Laflamme, vedette de La petite Aurore, l’enfant martyre. La distribution bigarrée comprend également Jeanne Demons, Paul Guèvremont, Françoise Faucher et… Rose Ouellette !

 

Écrit par Henry Deyglun (1903-1971), époux de Janine Sutto et père de Mireille Deyglun, le scénario de Coeur de maman est basé sur la toute première pièce du comédien et dramaturge, Une mère abandonnée. « Henry en avait tiré un radioroman en 1936, se rappelle Janine Sutto. Évidemment, je me souviens surtout du film ! Rosanna Seaborn était venue nous voir à Vaudreuil. C’était un personnage. Mon Dieu ! Ça me ramène loin ! Henry a écrit les deux films qu’elle s’est payés. L’autre s’intitulait L’esprit du mal. »

 

Dans Coeur de maman, on suit les malheurs de Marie Paradis qui, après la mort de son mari alcoolique et l’arrestation de son cadet Jacques, doit aller vivre chez son aîné François (un clin d’oeil à Maria Chapdelaine) et l’épouse de celui-ci, Celeste, une femme odieuse et « Anglaise » de surcroît. Pendant que Marie gagne son ciel, Celeste s’assure une place en enfer à la mode canadienne-française catholique du temps.

 

Ce qui étonne d’emblée, c’est que Rosanna Seaborn, une Montréalaise anglophone, ait financé cette production dans laquelle elle s’est donné le rôle très typé de la méchante Canadienne anglaise qui écrase la bonne Canadienne française, la première, pingre et hypocrite, face à la seconde, pauvre et charitable. Mais qui donc était Rosanna Seaborn ?

 

La femme du Ritz

 

Née à Montréal en 1912 au sein d’un foyer aisé, Rosanna Todd a pour grand-père maternel Sir Edward Seaborn Clouston, directeur général de la Banque de Montréal, dont le propre père fut directeur de la Compagnie de la Baie d’Hudson. La famille passe l’été dans sa résidence du lac des Deux Montagnes, à Senneville, et l’hiver, dans sa demeure de Caroline du Sud. Éduquée à la maison par une gouvernante, Rosanna Todd part étudier le théâtre à l’Académie royale d’art dramatique à Londres, où elle vit jusqu’en 1947. À Pat Donnelly, du journal The Gazette, elle confie en 1999 : « J’ai eu des aventures avec plusieurs hommes, mais aucun que je n’ai voulu épouser. »

 

De retour à Montréal, elle fonde l’Open Air Playhouse, au lac aux Castors sur le mont Royal (Christopher Plummer y fera ses débuts), et prend le nom de scène Rosanna Seaborn. À la même époque, elle s’intéresse au cinéma et coproduit L’esprit du mal et Coeur de maman, dans lesquels elle tient des rôles importants. Puis des ennuis de santé la forcent à déménager à Nassau, aux Bahamas. Elle conserve toutefois un pied-à-terre à Montréal, au Ritz, où elle séjourne plusieurs mois par année.

 

Rosanna Seaborn ne renonce pas pour autant à la production ni au jeu. Avec sa boîte de production Deux Montagnes, qu’elle cofonde avec l’actrice Suzanne Cloutier (la Desdémone d’Orson Welles dans Othello), Rosanna Seaborn espère en effet tourner le film The Great Burning, la saga historico-amoureuse d’une fille de seigneur et d’un officier britannique pendant la Rébellion de 1837. Ce faisant, l’actrice et productrice accumule au fil des ans « la plus importante collection privée de documents sur cette période centrale de l’histoire québécoise, plus de 1200 objets, dont beaucoup de livres », comme le signalait Le Devoir du 23 janvier 2004, soit quelques jours avant la vente de ladite collection à l’Hôtel des encans de Montréal.

 

« The Great Burning est le projet de ma vie. Comme vous le savez, l’histoire est différente selon la perspective française ou anglaise. Je voulais comprendre ce qui était vraiment arrivé », précise alors Rosanna Seaborn. Lorsqu’elle décède en 2009, sa nièce confie au Globe and Mail : « Ma tante était sympathique aux deux camps. » D’où l’abandon avec lequel Rosanna Seaborn s’est glissée dans la peau de la tortionnaire canadienne-anglaise de Coeur de maman ? On peut supputer.

5 commentaires
  • Serge Beauchemin - Inscrit 30 juillet 2013 07 h 28

    Merci!

    Merci à Marie-Josée Raymond et à Éléphant de sauvegarder et restaurer les produits cinématographiques du Québec!

  • Pierre Véronneau - Abonné 30 juillet 2013 08 h 23

    Coeur de maman

    Bonjour François,
    Malgré le travail admirable que font Marie-José et Claude avec l'aide de Québécor, il arrive que des informations soient imprécises et que le travail de la Cinémathèque québécoise soit oublié.
    Je vous rappelle que j'ai publié deux livres sur le cinéma des années 1940-50, Le Succès est au film parlant français, et Cinéma de l'époque duplessiste, où je parle en détail de Renaissance, de DeSève et de Coeur de maman. Vous auriez pu vous y référer au besoin.
    Quand j'étais à la Cinémathèque, j'avais mis en ligne le catalogue de ses collections québécoises (http://collections.cinematheque.qc.ca/filmo_recher où on voit bien que tous les éléments de Coeur de maman sont conservés par la Cinémathèque depuis des décennies. J'ai également programmé le film plus d'une fois.
    La Cinémathèque a joué un rôle déterminant dans la préservation du cinéma québécois et la recherche historique s'y rapportant, il ne faudrait pas l'oublier.
    Pierre Véronneau

  • Yves Lever - Abonné 30 juillet 2013 10 h 10

    Quelques précisions


    au sujet de Cœur de maman.

    Le film n'est pas produit par France-Film, mais par Frontier Films, compagnie que font Roseanna Seaborn pour tourner des films dans lesquels elle jouerait. Il est cependant distribué par France-Film et exploité dans son réseau de salles, dont le St-Denis à Montréal.

    Il n'a coûté que 70 000$ et il devient à son tour un succès populaire, quoique moindre que les deux films précédents, La petite Aurore, l'enfant martyre et Tit-Coq. À l'entrée des salles, les premiers temps, des mouchoirs en papier (Kleenex) sont à la disposition des spectatrices sensibles…

    Mais la plus grande partie de la critique se gausse de ce mélo aux ficelles trop évidentes. Dans L'autorité (3 octobre 1953), Wilfrid Lemoine se montre très sévère:

    «N'est-il pas regrettable de constater encore une fois qu'avec nos bons comédiens on ne fait jamais autre chose que des idioties cinématographiques (j'exclus TIT-COQ). Quand ferons-nous du cinéma honnête, que l'on pourra montrer ailleurs que dans le fond des salles paroissiales? On blâme le dieu argent, les gens qui collaborent à nos films regrettent de servir des scénarios pour enfant de dix ans (et encore) mais l'on nous demande quand même d'aider le cinéma canadien, de l'encourager et de dire que c'est bien quand c'est dégoûtant. Seul Gélinas n'a pas ri de son public... Ah oui, sortons nos mouchoirs et pleurons encore une fois sur notre cinéma.»

    Lemoine met aussi en cause DeSève, qui aime les colonnes de chiffres plus que le cinéma, mais pas la couleur rouge. En passant, DeSève n'a pas fondé Renaissance Films, mais Renaissance Films Distribution, dont les studios ont servi pour le tournage de «Cœur de maman».

    Si quelqu'un veut en connaître davantage sur ce film et sur DeSève, il peut consulter la biographie de DeSève que j'ai publiée il y a quelques années.

    • Yves Lever - Abonné 30 juillet 2013 14 h 12

      Un petit ajout:

      J'ai probablement vu Coeur de maman dans la salle paroissiale de mon village dans les années 1950. Mais je suis sûr de l'avoir vu à la télévision par après, probablement à Télé-Métropole (TVA).

      Il n'est pas juste d'affirmer que les volontés de DeSève aient été respectées à Télé-Métropole, «telles une malédiction». Son successeur à la direction, Rolland Giguère, ne le portait pas en haute estime et bien des choses ont changé dès son départ.

      Une chose m'a beaucoup étonnée : en 2011, TVA a célébré ses 50 ans, mais à peu près rien n'a été dit au sujet du fondateur.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 31 juillet 2013 22 h 42

      Veuve d’un mari alcoolique, une belle-fille anglaise et cruelle, un fils cadet en prison, il semble bien que beaucoup d’ingrédients sont présents pour que le «Bureau de la censure des vues animés» s’en mêle également. Jo. A. DeSève n’était-il pas de plus très près de M. Duplessis?