Aux vues avec... L’apport émotionnel de la musique au cinéma selon le compositeur Luc Sicard

« Pour moi, la musique doit se fondre avec le film et en être indissociable », estime le compositeur Luc Sicard.
Photo: François Pesant - Le Devoir « Pour moi, la musique doit se fondre avec le film et en être indissociable », estime le compositeur Luc Sicard.

Dans cette série de huit articles intitulée « Aux vues avec… », des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentent un film à l’affiche en prenant pour angle leur propre spécialité, un métier à la fois.

L’association entre la musique et le 7e art remonte à l’invention du cinématographe. Un pianiste ou un petit orchestre accompagnait alors les projections afin de bonifier l’expérience tout en conférant aux images muettes un surcroît d’émotion en marquant sur le plan sonore ce qui se passait sur le plan visuel. Un méchant entre en scène ? Notes graves et menaçantes. Des amoureux se font les yeux doux ? Notes guillerettes. Bien dosée, la musique produit son effet sans qu’on s’en aperçoive. Appuyée, elle distrait de l’action. Pour en discuter, Le Devoir s’est entretenu avec le compositeur Luc Sicard en prenant pour cobaye Les amants passagers de Pedro Almodóvar.

 

Campé à 20 000 pieds dans les airs, Les amants passagers relate les péripéties sous influence des voyageurs et des membres d’équipage d’un avion peut-être voué à s’écraser. Alcool, anxiolytiques et mescaline aidant, voilà que les libidos s’embrasent. Financiers, tueurs à gages, médiums et tenancières de bordel ; gais, bi ou hétéros : il y a de tout pour tout le monde.

 

Comme toujours chez le cinéaste espagnol, un générique coloré ouvre le film. Comme toujours encore, la musique est signée Alberto Iglesias, compositeur attitré d’Almodóvar depuis La fleur de mon secret, en 1995. Étonnamment, le morceau d’accompagnement n’est pas une pièce originale, mais une version salsa de Für Elise. Ce choix inusité illustre bien l’un des rôles de la musique au cinéma, en l’occurrence donner le ton. De fait, ce morceau de Beethoven est iconique et on l’associe d’emblée à la musique classique, courant sérieux s’il en est. Or, en le ré-orchestrant afin de le changer radicalement de registre (on passe de la mélancolie à la gaieté, de la pudeur à la sensualité), Alberto Iglesias envoie le signal que tout ce qui suivra relève de l’irrévérence.

 

Qu’avez-vous pensé de la partition d’Alberto Iglesias?

 

Je l’ai trouvée très efficace. Selon moi, la musique est là avant tout pour soutenir le film. Pas appuyer, pas surligner : soutenir. Dans ce cas-ci, je trouve que la musique fonctionne « au bout’ ». Ce n’est pas subtil, mais c’est en harmonie avec l’oeuvre.

 

C’est important, l’harmonie, l’adéquation entre l’image et les notes ? Dans Les amants passagers, on est dans la caricature, mais tout le monde « caricature égal ». Les acteurs, le réalisateur et le compositeur : ils sont tous au même diapason.

 

Exactement, c’est pour ça que le résultat final est harmonieux. Pour ma part, lorsque j’aborde le travail sur un film, j’essaie de trouver un thème dominant, une idée maîtresse ; comme un fil conducteur qui assurera une cohésion à l’ensemble de la partition […] Pour moi, la musique doit se fondre avec le film et en être indissociable. Si on écoute la trame sonore individuellement et qu’elle ne paraît pas très intéressante, ce n’est pas grave, pourvu qu’elle fasse corps avec le film. La musique est une composante clé au cinéma, mais en même temps, elle ne doit pas se placer à l’avant-plan […] Elle a une panoplie de fonctions : elle peut assaillir le spectateur dans un film d’action ou le tenir en haleine pendant une scène de suspense. Elle peut le faire pleurer. La musique de Cinéma Paradiso composée par Ennio Morricone, elle me donne le frisson chaque fois que je l’entends.

 

Comment ça se passe, concrètement, une fois que vous acceptez de composer la musique d’un film?

 

C’est chaque fois différent. Ça dépend du cinéaste. Sur la coproduction Un ange à la mer, par exemple, le réalisateur belge Frédéric Dumont a passé six mois au Québec pour la postproduction. On a donc pu passer énormément de temps ensemble et discuter. J’ai eu le loisir d’expérimenter des trucs et de les lui soumettre sans trop de pression. Essayer, recommencer. C’était génial, mais inhabituel.

 

Le compositeur Danny Elfman, complice du cinéaste Tim Burton, a déclaré un jour : « J’essaie d’interpréter le film à travers la tête du réalisateur, mais ça passe par moi. Un compositeur est comme une sorte de médium. » Êtes-vous d’accord avec lui?

 

Oui. Super-phrase […] Qu’on dispose d’une longue ou d’une courte période pour créer, l’important est d’essayer de se mettre au service du réalisateur et de son film. Sur The Year Dolly Parton Was My Mom, j’ai demandé à la réalisatrice Tara Johns de me nommer des sonorités et des instruments qu’elle aimait. Elle m’a répondu « le banjo ! ». Alors, j’ai tâché de trouver les meilleurs endroits dans le film où le banjo pourrait être utilisé, où ça serait naturel. Comme ça correspond à ce qu’aime Tara et que c’est son film, sa vision, j’ai trouvé. Et ça convient parfaitement. Par ailleurs, le film se déroule en 1976. C’est un repère temporel précis à partir duquel j’ai pu effectuer des recherches sur les genres de musique et d’arrangements qui prévalaient à cette époque-là. Bref… c’est un mélange d’écoute, d’instinct et de recherche.

 

Vous m’avez dit avant la projection entretenir un rapport « complètement émotionnel » avec le cinéma et la musique. Après les discussions avec le cinéaste, après les recherches, pendant que vous composez, vous laissez-vous guider par vos émotions?

 

Il le faut ! Généralement, quand le film m’arrive, il vient tout juste d’être monté. Je le vois pour la première fois, sans idées préconçues. Je n’essaie pas d’analyser ou de trop réfléchir. Je me laisse inspirer par les images, par les acteurs. J’avoue être bon public. Je ne demande pas mieux que de me laisser prendre par le film. Je ne résiste jamais. Le film d’Almodóvar qu’on vient de voir, pour moi, ç’a été une heure et demie de fun, de plaisir. Du plaisir en images et du plaisir en musique. On atteint donc une harmonie dans le plaisir.

 


 

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1 commentaire
  • Benoît Poulin - Inscrit 26 juillet 2013 08 h 56

    Quand c'est inapproprié, c'est horrible

    Une musique qui respecte les images et les émotions aide à comprendre et à aimer une projection. Par ailleurs, le contraire est aussi vrai. Ainsi, un exemple tiré de la télévision me vient en tête: l'émission «Les Chefs», à ICI Radio-Canada, affiche une musique détestable, très rythmée, inappropriée, très forte, jusqu'à enterrer les propos, ce qui agace et donne envie de passer à autre chose.