Dire peu avec tant d’éclat

Film esthétisant et énigmatique, Only God Forgives met en scène Ryan Gosling qui joue un homme à l’esprit confus et castré par sa mère.
Photo: Séville Film esthétisant et énigmatique, Only God Forgives met en scène Ryan Gosling qui joue un homme à l’esprit confus et castré par sa mère.

Si Antonioni avait cédé à la tentation du thriller ou du film de gangster, il aurait sans doute signé un film semblable à celui du Danois Nicolas Winding Refn, Only God Forgives. La comparaison flatterait ce cinéaste d’une virtuosité remarquable, ayant connu succès et reconnaissance avec Drive. Il n’en était pas à sa première réussite, loin de là ; Pusher et Bronson sont de magnifiques cauchemars sanglants portés par des acteurs exceptionnels.

Des visions oppressantes assaillent l’esprit confus de ses héros, et ceux-ci se demandent parfois jusqu’à quel point elles ont contaminé leur réalité. D’où ces images monochromes (le rouge prédomine), cette bande-son dépouillée jusqu’à l’excès ou ces personnages traversant les lieux avec la démarche d’un somnambule. Tout cela abonde dans Only God Forgives, variation maniérée d’une tragédie grecque conçue par un esthète plus soucieux de faire gicler le sang que de voir triompher la vérité.

 

Il y a beaucoup de duplicité dans ce drame hypnotique se déroulant à Bangkok, mais comme au lendemain d’une guerre tant la ville apparaît tranquille et déserte. Julian (Ryan Gosling), un Américain en exil, gère avec son frère Billy (Tom Burke) un club de boxe, couverture commode pour leur trafic de drogues. Dans un geste impulsif, Billy tue une prostituée d’âge mineur et son crime est puni de la main du père de la jeune fille, sous l’impulsion de Chang (Vithaya Pansringarm), un policier éjecté d’un film de Tarantino : taciturne, imperturbable, maniant le sabre tel un samouraï. Au lendemain de ce sordide gâchis, comme sortie d’un mauvais spectacle de travestis, Crystal (Kristin Scott Thomas, sublime de méchanceté à chaque instant), la mère des deux frères, débarque avec l’intention ferme de venger la mort de son fils préféré ; elle ne fait pas de mystère sur ses préférences, et encore moins sur son mépris à l’égard de Julian, dans une posture à faire frémir les psychanalystes.

 

Ils risquent d’ailleurs d’être nombreux à se pencher sur ce film résolument énigmatique et farouchement esthétisant, imposant un rythme lancinant. Les scènes de violence et de torture, aux limites parfois de l’insoutenable, sont exécutées avec un soin maniaque (sans mauvais jeu de mots), bien mieux que les rares scènes de sexe, pudiques et névrotiques, à l’image de l’esprit confus de Julian, assurément castré par une mère qui ne manque jamais de l’humilier.

 

Ceux qui voudront renouer avec les audaces et l’atmosphère onirique de Drive seront quelque peu déçus (au dernier Festival de Cannes, les huées témoignaient de cette insatisfaction), impression de retrouvailles ratées renforcée par la présence de Ryan Gosling dans les deux films, ici à la limite du pantin désarticulé. Il y a beaucoup à aimer, et à détester, dans Only God Forgives, tableau de grand maître où les éclairages du directeur photo Larry Smith et les synthétiseurs du compositeur Cliff Martinez contribuent à notre éblouissement embarrassé. Nicolas Winding Refn a ici peu à dire, mais il l’exprime avec panache.

 

 

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