Aux vues avec... - La troisième écriture d’un film selon le monteur Michel Arcand

« Pour moi, il y a deux types de montage, comme le yin et le yang », résume Michel Arcand.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir « Pour moi, il y a deux types de montage, comme le yin et le yang », résume Michel Arcand.

Dans cette série de huit articles intitulée « Aux vues avec… », des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentent un film à l’affiche en prenant pour angle leur propre spécialité, un métier à la fois.


Certains réalisateurs sont célèbres pour recommencer leurs scènes ad nauseamjusqu’à ce qu’ils obtiennent exactement ce qu’ils veulent. Stanley Kubrick infligea par exemple 127 prises successives à l’actrice Shelley Duvall sur le film TheShining. Cela finit par faire beaucoup de matériel. Une fois le tournage terminé, le réalisateur retrouve donc son monteur afin de mettre en forme sa vision, avec tous ces bouts de film comme autant de pièces de casse-tête à assembler. « En fait, au cinéma, ce qu’on voit, tout ce qu’on voit, c’est le montage », dixit Michel Arcand, un monteur chevronné qui a accompagné Le Devoir à une projection du long métrage The Lone Ranger.


Créé en 1933 pour un feuilleton radio, le Lone Ranger sillonne l’Ouest américain indompté en compagnie de son ami comanche Tonto. Ensemble, ils protègent la veuve et l’orphelin et, dans le cas de la mégaproduction de Disney, font la vie dure à un magnat du chemin de fer.

 

Qu’avez-vous pensé du film?


J’ai l’impression d’avoir vu un film qui n’est pas certain de ce qu’il veut être. Par moments, c’est très sérieux, ailleurs, c’est burlesque. Vers la fin, on intègre du fantastique… Le problème de ces gros blockbusters, c’est qu’ils cherchent à être tout en même temps dans l’espoir de plaire à tout le monde. Une batterie de producteurs et de cadres de studios intervient, et chacun croit savoir ce que veut et ne veut pas voir le public. Sauf qu’à force de vouloir être tout, le film finit par n’être rien.


On dit qu’un film passe par trois stades d’écriture : le scénario, la mise en scène, et enfin, le montage. Vous êtes d’accord?


Oui, parce qu’un film ne correspond jamais exactement à ce qu’il devait être au départ. […] Au commencement, le réalisateur passe à travers le scénario une scène à la fois, parfois avec son directeur photo et son monteur. Chaque scène est découpée en plusieurs plans. On tire de cet exercice un « story-board ». C’est comme une bande dessinée de l’histoire. Dans le cas d’un film à gros budget, les plans du story-board sont recréés en trois dimensions. Des logiciels font ça. Le story-board sera une référence visuelle lors du tournage et, plus tard, lors du montage. Mais pendant un tournage, il y a toujours des imprévus. Je me souviens, sur un des premiers films que j’ai montés, il devait y avoir deux histoires parallèles avec deux acteurs principaux. Un des deux acteurs était toujours saoul et plusieurs de ses scènes se sont avérées inutilisables. Au montage, le réalisateur et moi avons dû en éliminer plusieurs en mettant l’accent sur l’autre histoire. Ce n’était pas prévu. Nous avons littéralement réécrit le film dans la salle de montage.


Donc le monteur ne se contente pas de suivre les consignes du réalisateur et de remplir les cases du story-board à mesure qu’il reçoit le matériel…


Le monteur est le premier spectateur objectif du film. Il n’a pas l’investissement émotionnel du cinéaste. Si une scène se révèle superflue, elle a beau être formidable et apparaître dans le story-board, le monteur suggérera de la couper. Même un réalisateur avec beaucoup de tempérament est sensible à ça. Sur Léolo, Jean-Claude [Lauzon] avait tourné cette très belle scène dans laquelle tout le monde chantait, y compris Ginette Reno. Je l’ai placée là où il la voulait, mais j’avais des réserves. Ça a fait son chemin, et finalement, Jean-Claude non plus n’était plus si sûr. J’ai proposé d’enlever la scène pour voir si le film se tenait sans elle. Je me rappelle : on se rendait à une projection privée. Pendant que les gens s’asseyaient, je suis monté dans la cabine de projection et j’ai sorti mes ciseaux et mon ruban adhésif. Après la projection, Jean-Claude a décidé de ne pas réinsérer la scène.

 

The Lone Ranger se distingue-t-il sur le plan du montage?


Pour moi, il y a deux types de montage, comme le yin et le yang. Il y a le montage qui prend en charge le spectateur, et le montage qui réclame la participation du spectateur. […] Les grands films de divertissement, comme ceux de Steven Spielberg, relèvent de la première catégorie. J’ai vu Saving Private Ryan en Hongrie, et dans la salle, ça parlait durant l’ouverture avec les dialogues sous-titrés. Puis il y a eu la scène du débarquement à Omaha Beach : la caméra est dans l’eau et il n’y a aucun son ; elle sort et c’est les cris, les coups de feu. Plus personne ne parlait. Tout le monde fixait l’écran, parce que ce montage-là, tout simple - alterner le calme et le chaos -, capte l’attention du spectateur qui se laisse alors « prendre en charge » par l’assemblage d’images et de sons, par le montage. Mais pour arriver à ce résultat-là, il faut que le réalisateur ait une intention claire. Il doit savoir quel film il fait. The Lone Ranger échoue faute d’une identité définie.

 

Et le deuxième type de montage, celui qui commande la participation du spectateur?


On le retrouve davantage dans le cinéma d’auteur. Prenez Sarah préfère la course. Le rythme du film est particulier, inhabituel. Certains plans durent plus longtemps que ce à quoi on s’attend normalement. Ce n’est pas accidentel. L’auteure, Chloé Robichaud, avait une intention. Pendant ces secondes où on s’attend à ce que ça coupe, mais où ça continue, on pense à ce qu’on est en train de voir et à ce qu’on a vu avant. On médite, on réfléchit. On participe. Jean-Luc Godard est le champion de cette école-là.


The Lone Ranger a coûté de 250 millions de dollars à Disney, sans compter la promotion. Le film est d’ores et déjà considéré comme un flop. Est-ce qu’une meilleure « troisième écriture » aurait selon vous été bénéfique au film?


On peut sauver certains films au montage. On peut améliorer une performance d’acteur en agençant les images de telle sorte que d’éventuels tics n’apparaissent pas à l’écran. On peut rendre une séquence haletante en la découpant de manière plus serrée. Mais tout ça ne sert à rien sans une intention claire. Quelle intention se dégage The Lone Ranger, à part plaire au plus grand nombre ? Un film dénué d’intention ne peut pas fonctionner, peu importe comment il est monté.

1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 12 juillet 2013 13 h 02

    Oui mais,

    Il y a aussi des films réussis qui n'ont subi aucun montage. Une seule prise de vue ininterrompue. C'est le cas de L'Arche russe, réussite totale. Parmi les meilleurs montages il y a Citizen Kane et Lolita tiré du roman de Nabokov. Le film débute avec la scène finale, qu'on finit par oublier jusqu'à la fin où elle revient en tête d'elle-même : génial.