Sans dépasser la légende folklorique

Le film racontant la vie de Louis Cyr reste assez anecdotique, entre autres parce que le portrait du personnage manque de précision.
Photo: Films Séville Le film racontant la vie de Louis Cyr reste assez anecdotique, entre autres parce que le portrait du personnage manque de précision.

Daniel Roby (Funkytown) et son scénariste Sylvain Guy ont fait avec Louis Cyr ce que Charles Binamé et Ken Scott avaient fait avec Maurice Richard : ériger le personnage historique en symbole de l’identité canadienne- française, de sa résistance et de sa détermination. En faire un héros imbattable, mais pas infaillible, une nuance que la composition d’Antoine Bertrand, dans le rôle-titre, communique de façon intermittente, au gré d’un récit hautement « fictionnalisé » actionné commodément depuis un juke-box de flash-back mis en marche au premier acte.

Horace Barré (Guillaume Cyr, très juste), le plus fidèle ami de Louis Cyr, rend visite au couvent à Émiliana, la fille de ce dernier (Éliane Gagnon). Elle est en colère contre son père, lui entend l’apaiser en lui racontant la trajectoire de celui-ci, amorcée à Lowell, dans le Massachusetts, achevée à Saint-Jean-de-Matha, au Québec. Entre ces deux extrémités, un chemin de croix jalonné de records du monde et marqué par une frustration majeure : celle de ne pas pouvoir affronter en Europe le champion mondial en titre. Son ultime rival, comme ceux qui l’ont précédé, est un athlète accompli qui triche avec la gravité. Cyr est une bête de foire ignorante et honnête, dotée d’un surmoi d’éléphant persécuté. En effet, l’homme fort aura passé sa vie à tenter de surmonter une blessure qui remonte à son adolescence passée à essuyer les injures des ouvriers de manufacture irlandais.


C’est là l’affirmation la plus porteuse contenue dans ce « biopic » autrement assez anecdotique. D’abord parce qu’il sautille d’un moment marquant à l’autre sans qu’on sente l’usure du temps qui passe (l’action s’échelonne pourtant sur 20 ans, abstraction faite de l’épilogue), notamment sur le corps d’Antoine Bertrand, plus grand qu’imposant, plus gras que musclé. Ensuite parce que le portrait du personnage manque de précision. Au-delà de l’information fournie par les dialogues et l’occasionnelle gorgée de lait pour soulager son ulcère chronique à l’estomac, cet Hercule moderne reste à l’écran un héros folklorique dont les auteurs, par peur de heurter sa légende ou par manque de renseignements intimes à son sujet, ont renoncé à forcer la porte. Ce qu’il est, semblent-ils nous dire, se résume à ce qu’il a fait.


Le portrait de Mélina, son épouse aimante, mère de sa fille et partenaire d’affaires opiniâtre, frôle pour sa part l’angélisme. Son interprète, l’excellente Rose Maïté-Erkoreka, dotée d’une forte présence, n’est pas en cause. Le personnage - une femme belle et cultivée qui humilie sans le vouloir son mari analphabète - semble avoir été écrit dans les années 80 pour une de ces séries du terroir dont notre télé était si friande. Même l’emballage compétent mais télégénique de Daniel Roby, marqué par une photographie soignée assommée par une fanfare de musique d’inspiration folklorique, réveille (sans que le film en soit avantagé) le souvenir des Filles de Caleb. Soit dit en passant, à l’origine, Louis Cyr. L’homme le plus fort du monde devait être une minisérie. Mais pas besoin de le savoir pour s’en apercevoir.

 

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