Aux vues avec… Le principe de cohérence selon la cinéaste Micheline Lanctôt

La cinéaste et comédienne Micheline Lanctôt a vu le film L’écume des jours en compagnie du journaliste du Devoir François Lévesque.
Photo: François Pesant Le Devoir La cinéaste et comédienne Micheline Lanctôt a vu le film L’écume des jours en compagnie du journaliste du Devoir François Lévesque.

Dans cette série de huit articles intitulée Aux vues avec..., des professionnels de l’industrie cinématographique québécoise commentent un film à l’affiche en prenant pour angle leur propre spécialité, un métier à la fois.

Le rôle du réalisateur, aussi appelé cinéaste et metteur en scène, est le plus important dans le processus de production d’une oeuvre cinématographique. Selon le Larousse, la réalisation est « l’action de réaliser quelque chose, de le faire passer du stade de la conception à celui de la chose existante ». Ce « quelque chose » est en l’occurrence une vision, celle du réalisateur, que ce dernier aura su, ou non, communiquer aux différents artisans et techniciens venus l’épauler afin de la concrétiser, dixit la cinéaste et comédienne Micheline Lanctôt qui, en plein tournage de la deuxième saison d’Unité9, a accepté d’accompagner Le Devoir à une projection de L’écume des jours, un film de cinéaste s’il en est.


Réalisé par le cinéaste français Michel Gondry (Eternal Sunshine of the Spotless Mind), L’écume des jours est la seconde adaptation du roman éponyme de Boris Vian publié en 1947. Très attendu, le film a été mal reçu en France. Au Québec aussi. Interprétée par Romain Duris et Audrey Tautou, l’intrigue relate une histoire d’amour plombée par la maladie sur fond de Paris nostalgico-kitsch-bricolé rappelant Brazil, de Terry Gilliam.


Le long métrage de Gondry est foisonnant sur le plan de la mise en scène. Qu’en avez-vous pensé ?


J’aurais voulu aimer ça. Le problème du film ne se situe pas au niveau de la réalisation. Au contraire, celle-ci est parfaitement cohérente. L’univers créé, la direction d’acteurs, la musique, tout va dans la même direction. Ça fonctionne. Personnellement, je crois que c’est le récit qui est trop mince. Le roman de Vian était plutôt superficiel, adolescent, si je me souviens bien.


Est-ce exagéré de dire que le niveau de sophistication de la réalisation est inversement proportionnel à celui du scénario, de l’histoire ?


Pour répondre à ça, je dois revenir au principe de la cohérence. C’est capital en réalisation […] Il faut que la mise en scène (et tout ce qu’elle englobe) soit cohérente avec le type de récit filmé. Prenez par exemple Longue vie à la signora, d’Ermanno Olmi, un de mes cinéastes favoris [Mme Lanctôt s’enflamme aussi en parlant d’Alain Resnais et de Jacques Audiard). C’est l’histoire d’un apprenti valet envoyé servir pour une réception dans un château. C’est un milieu, et des gens, dont il ne connaît pas les codes. La fantaisie et le décalage auxquels recourt Olmi rendent compte du point de vue complètement subjugué du jeune homme.


Autrement dit, le fond y est cohérent avec la forme ?


Exactement. Et dans le cas de L’écume des jours, je trouve que Michel Gondry a été cohérent. Sur l’écran, ça semble complexe, mais au fond, c’est tout simple : la fantaisie et les images du roman, Gondry les a prises au pied de la lettre et les a illustrées comme telles, au sens littéral […] Ce gars-là doit avoir un background en animation. Il possède cette folie-là. C’est de là que je viens, vous savez. J’ai été formée en animation, mais besogner toute seule dans un petit studio, ça me rendait folle. J’aime travailler en collégialité. Le jeu et la réalisation me conviennent davantage, mais ce sont des accidents de parcours.


Comment vous êtes-vous retrouvée derrière la caméra après des années passées devant ?


À l’époque je vivais à Los Angeles depuis un moment [avec son compagnon d’alors, Ted Kotcheff, le réalisateur de The Apprenticeship of Duddy Kravitz]et j’avais peur de perdre ma langue. Je me suis donc mise à écrire. Pour un de mes scénarios, je me suis inspirée de l’homme qui veillait à l’entretien de la maison. Ça a donné L’homme à tout faire […] Après avoir lu le scénario, le producteur René Malo m’a dit : « Pourquoi tu ne le réaliserais pas ? » Il ne faut pas me dire ça ! Pour moi, ça a été un film école. À Cannes, ils ont dû y déceler du potentiel parce que je me suis retrouvée à la Quinzaine des réalisateurs.

 

Vos films sont de facture réaliste, mais ils sont parfois émaillés d’éléments fantaisistes, comme l’agneau dans Pour l’amour de Dieu. Un legs du cinéma d’animation ?


Dans ce cas précis, on adopte le point de vue d’une petite fille. Cette apparition-là est cohérente, eh oui ! avec sa vision du monde. De manière plus générale, si mes films sont réalistes, c’est avant tout pour des raisons budgétaires. Créer un univers fantaisiste demande des moyens. Si je le pouvais, je m’éclaterais comme le fait Terry Gilliam. Time Bandits est un de mes films préférés. C’est ce genre de délires là que j’ai dans la tête. […] D’ailleurs, j’ai depuis longtemps dans mes tiroirs un projet inspiré par les contes des frères Grimm. Et je compte bien le réaliser un jour.


C’est drôle, parce qu’il y a du Gilliam dans L’écume des jours. Le Paris bricolé de Gondry évoque souvent Brazil.


C’est vrai. Et vous savez quoi ? À force d’en parler, je pense que j’ai aimé le film, finalement.

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