Louis Cyr, l’étoffe d’un sauveur

Un seul nom revenait sans cesse pour incarner ce personnage plus grand - et plus gros - que nature : Antoine Bertrand.
Photo: François Pesant - Le Devoir Un seul nom revenait sans cesse pour incarner ce personnage plus grand - et plus gros - que nature : Antoine Bertrand.

Ses prouesses ont ébloui ses contemporains, car il alignait les records mondiaux avec une aisance déconcertante. Non seulement Louis Cyr était capable de lever des poids de plus de 200 kilos, il pouvait aussi soulever des hommes installés sur une plateforme ou retenir des chevaux fous furieux à la force de ses bras. Cet Hercule québécois, né dans la misère en 1863 et mort en 1912, a eu la satisfaction d’entrer dans la légende de son vivant. Et celle-ci va revivre au cinéma dès vendredi prochain avec, sur ses épaules, le poids d’une industrie québécoise cruellement en manque de poids lourds au box-office.


Louis Cyr sur grand écran fut en soi un parcours du combattant. Le sujet était destiné pour la télévision sous la forme d’une minisérie écrite par Victor-Lévy Beaulieu et Paul Ohl, auteur d’une biographie de ce colosse publiée chez Libre Expression. Huit ans plus tard, soit une période où les budgets pour les séries dramatiques ont considérablement diminué, sa vie a pris le chemin du cinéma grâce au cinéaste Daniel Roby (La peau blanche, Funkytown) et à la plume du scénariste Sylvain Guy (Liste noire, Monica la mitraille, Détour). Et pendant toutes ces années, un seul nom revenait sans cesse pour incarner ce personnage plus grand - et plus gros - que nature : Antoine Bertrand. Par sa ténacité, et sa carrure, l’acteur a su s’imposer, et s’imposer à lui-même une discipline de fer pour enfiler les costumes serrés de celui qui fut parfois une bête de foire.


C’est d’ailleurs cette portion spectaculaire de son existence qui constitue le coeur de ce film tourné au coût de 8 millions de dollars (« dont 500 000 $ uniquement pour les effets spéciaux, un record pour le cinéma d’ici », précise Daniel Roby), une production qui recrée les usines de textile du Massachusetts, les rues de New York, les splendides théâtres de Londres et, bien sûr, le Québec rural d’autrefois. Tout cela sans sortir trop souvent des limites de Montréal.

 

Une icône populaire


En apparence, la vie de Louis Cyr ressemble à une suite ininterrompue de succès, autant physiques que financiers. Il fallait pour ainsi dire débusquer la faille. « C’est dans Le Devoir que je l’ai trouvée, m’annonce fièrement Sylvain Guy. Un article mentionnait qu’il était au sommet de sa gloire, adulé, mais… ignorant. J’avais trouvé son talon d’Achille. J’ai alors imaginé une épouse aimant la littérature, la poésie, et lui montrant à lire et à écrire, ce dernier aspect étant véridique. Au fur et à mesure qu’il grimpe dans l’échelle sociale, il rencontre des gens très cultivés, et ses complexes ne font que croître. »


L’homme fait tout de même figure de légende. Serait-il comparable à un Maurice Richard sans patins ? Sylvain Guy n’est pas d’accord. « Louis Cyr n’est pas un personnage ultimement québécois, mais universel. Il a vécu aux États-Unis, parle aussi bien anglais que français, s’est produit à Londres, et cette superstar n’avait aucun complexe sur le plan sportif. »


Daniel Roby trouve également la comparaison boiteuse. « Oui, c’est une icône populaire, reconnaît-il, honnête et bouillant, mais Louis Cyr était un des hommes les plus riches du Canada à son époque. Sa réussite est autant sportive que sociale et économique. À 16 ans, il travaille à l’usine pour la valeur de deux hommes et exige d’être payé comme tel ! C’est révélateur. Quand il se fait avoir par son premier gérant, plutôt que de s’écraser, il décide d’organiser lui-même sa tournée. »

 

Un tour de force


« Tu sais qu’il pratiquait le scrapbooking ? », me dit, mi-sérieux mi-blagueur, Antoine Bertrand, parfois un colosse au théâtre (dans Le Pillowman, un de ses plus grands rôles) et un drôle de numéro au petit écran (Les Bougon, Les enfants de la télé). Habité depuis longtemps par ce personnage qui, selon lui, « n’était pas vaniteux mais fier à outrance de ce qu’il pouvait accomplir ! », l’acteur au physique imposant reconnaît que ce rôle a modifié sa trajectoire personnelle.


« Il a sauvé ma santé, et peut-être même ma vie, à long terme, dit-il sur un ton moins amusé. Toutes mes idoles sont des acteurs morts à 50 ans : John Candy, John Belushi, Chris Farley, récemment James Gandolfini. Ils ont contrôlé “ la bête” jusqu’à 35 ans et après, ils ont multiplié les excès. Quand j’ai commencé à me préparer pour le film, je pesais 330 livres, à 34 ans. J’ai réussi un virage à 180 degrés, mais je sais que ça va être le combat d’une vie. »


Pour l’instant, le combat est plutôt économique, car tous les artisans de Louis Cyr sont conscients qu’on a remis le destin du box-office québécois pour l’année 2013 entre leurs mains. « Le gros Louis est capable de relever ce tour de force », croit Antoine Bertrand, fier de ce film « fait pour le grand public et pour le grand écran ». Daniel Roby tente aussi d’être philosophe. « Je veux livrer la meilleure expérience possible au public. Si les gens préfèrent aller manger une crème glacée, je n’y peux vraiment rien. Le box-office, c’est une fluctuation, du gambling, et il y a plusieurs facteurs qui l’influencent. Et franchement, est-ce qu’il y a un seul cinéaste, québécois ou autre, qui veut faire un film que personne n’a le goût de voir ? » Louis Cyr, c’est certain, aurait déjà acheté son billet.


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La trajectoire d’un homme plus grand que nature

10 octobre 1863: naissance de Cyprien-Noé Cyr (Louis) à Saint-Cyprien-de-Napierre, au sein d’une famille comprenant au total 16 enfants.

Décembre 1878: le clan Cyr s’installe à Lowell, Massachusetts, comme tant d’autres Canadiens français, pour travailler dans les usines de textile. À l’adolescence, la force exceptionnelle de Cyprien-Noé ne passe pas inaperçue.

Printemps 1883: celui qui préfère le nom, plus simple, de Louis Cyr entame une première tournée dans les provinces maritimes en compagnie de son épouse, Mélina Comtois, originaire de Saint-Jean-de-Matha, où ils vont s’établir à leur retour au Québec. Le gérant de la tournée partira avec la caisse.

Mars 1886: à Québec, Louis Cyr réussit à détrôner le champion des hommes forts, le militaire David Michaud. À la même époque, il travaille comme policier à Montréal, emploi qu’il occupe de 1883 à décembre 1885.

10 novembre 1912: à l’âge de 49 ans, Louis Cyr meurt des suites d’une néphrite chronique (une inflammation du rein) et sa dépouille est enterrée à Saint-Jean-de-Matha.


 

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