Les fantasmagories de Coppola

Twixt relate les tribulations d’un écrivain qui, la nuit venue, en battant la campagne, reçoit parfois la visite d’Edgar Allan Poe ou d’une mystérieuse adolescente diaphane tout de blanc vêtue.
Photo: American Zoetrope Twixt relate les tribulations d’un écrivain qui, la nuit venue, en battant la campagne, reçoit parfois la visite d’Edgar Allan Poe ou d’une mystérieuse adolescente diaphane tout de blanc vêtue.

Après avoir étrenné sa beauté blafarde dans différents festivals à travers le monde au cours des deux dernières années, Twixt prend enfin l’affiche en salle. À la fois romance gothique, film d’épouvante et oeuvre personnelle, de l’aveu de son auteur, le plus récent long-métrage de Francis Ford Coppola puise son inspiration macabre chez Edgar Allan Poe, monstre littéraire s’il en fut.


Campée dans une bourgade au coeur de laquelle se trouve plantée une grande horloge à sept cadrans, l’intrigue relate les tribulations noctambules d’un écrivain qui enquête sur le meurtre d’une jeune fille. La nuit, il bat la campagne et taquine la muse à proximité d’une vieille demeure décatie où le rejoignent fantômes et apparitions, qu’il s’agisse d’Edgar Allan Poe lui-même ou d’une mystérieuse adolescente diaphane tout de blanc vêtue. Pour le réalisateur d’Apocalypse Now, il s’agit non pas d’un changement de registre, mais bien d’un retour aux sources.


On l’oublie souvent : Francis Ford Coppola a débuté dans l’horreur (après avoir fait ses classes dans la porno !) à la bonne vieille école du producteur Roger Corman, qui donna aussi sa chance à Martin Scorsese. Après lui avoir confié divers boulots d’écriture et de montage, Corman permit ainsi à Coppola de réaliser son premier film en 1963 : Dementia 13, le récit sanglant d’une famille décimée un membre à la fois pour une histoire d’héritage. Si une prédilection pour la chose gothique y était déjà évidente, l’oeuvre en question ne laissait cependant rien présager d’extraordinaire.


Puis il y eut The Godfather et The Godfather Part II, The Conversation et Apocalypse Now. Cinq Oscar (dont celui du scénario pour Patton) et deux Palmes d’or plus tard, Coppola évita de justesse la faillite à la suite de l’insuccès de l’ambitieuse chronique amoureuse One From the Heart, il se refit patiemment (The Outsiders, Peggy Sue Got Married), puis accepta de tourner The Godfather Part III, et enfin, dès qu’un studio voulut de nouveau lui fournir un budget costaud, il s’empressa d’adapter - plus gothique que ça… - Dracula, d’après Bram Stoker. Découvrir ce film, c’est recevoir une leçon de cinéma, tant Coppola s’y réapproprie tous les trucages et techniques d’antan tout en recourant à une vaste grammaire cinématographique. Pour le compte, Dracula est à Coppola ce que Hugo est à Scorsese : une lettre d’amour au 7e art.


Un cauchemar à géométrie variable


C’est dire que, pour Francis Ford Coppola, le genre horrifique en est un aimé et intimement lié au développement de sa pratique artistique. Lorsqu’il qualifie Twixt de film personnel, on le croit volontiers. Autofinancé, ce long-métrage, aussi intrigant que facétieux, instille toutefois davantage de curiosité que de terreur. Faute de budget, certains effets visuels apparaissent particulièrement artificiels et rompent le charme qui, on le précise, opère chaque fois que la direction photo de Mihai Malaimare Jr. (Tetro, The Master) est dispensée de devoir composer avec ces ajouts numériques approximatifs.


Pour incarner les personnages singuliers qui lui seraient apparus en songe, le cinéaste a mis à contribution une distribution hétéroclite. En écrivain raté, le revenant Val Kilmer (Willow, The Doors) force le trait, mais sa composition est parfois si insolite qu’elle séduit envers et contre tout. Jouant d’intériorité et de tourments contenus, Ben Chaplin (The Thin Red Line) esquisse un Poe convaincant.

 

Une présence spectrale


La fascination bizarre que le film exerce en dépit de ses mille défauts est cela dit largement imputable à Elle Fanning (Super 8, Somewhere), une jeune actrice douée qui concilie l’habité et l’éthéré. En écrivant « […] bien que je visse que les traits de Ligeia n’étaient pas d’une régularité classique, quoique je sentisse que sa beauté était véritablement exquise et fortement pénétrée de cette étrangeté, je me suis efforcé en vain de découvrir cette irrégularité et de poursuivre jusqu’en son gîte ma perception de l’étrange », Edgar Allan Poe aurait pu parler d’elle.


Initialement conçu comme un projet interactif en 3D, un pendant moderne des fantasmagories de Robertson que Francis Ford Coppola désirait promener de ville en ville à la manière des forains de naguère, Twixt témoigne de ce que le cinéaste septuagénaire entend explorer et non se reposer. Pas d’ensevelissement prématuré en vue, donc, pour rester du côté de chez Poe. Espérons que la prochaine fois qu’il s’aventurera sur les noirs sentiers de l’effroi on lui donnera les moyens de ses ambitions maintes fois justifiées.


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Edgar Allan Poe au cinéma

Les nouvelles de Poe ont inspiré plus de 250 adaptations, en courts et en longs métrages, pour le petit et le grand écran. Top 5 des essais les plus concluants.

1. House of Usher (1960) Réalisation : Roger Corman. Scénario : Richard Matheson.
2. La chute de la maison Usher (1928) Réalisation : Jean Epstein. Scénario : Luis Buñuel.
3. The Pit and the Pendulum, (1961) Réalisation : Roger Corman. Scénario : Richard Matheson.
4. Histoires extraordinaires, (1968) Scénario et réalisation : Roger Vadim, Louis Malle, Federico Fellini.
5. The Masque of the Red Death (1964) Réalisation : Roger Corman. Scénario : Charles Beaumont.

 

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