Une déneigeuse en Tchéquie

Whitewash est parti d’une idée : un personnage, Anglo alcoolique endeuillé, ici joué par l’Américain Thomas Haden Church. Puis d’un accessoire : une déneigeuse comme celle de Léopold Z.
Photo: micro_scope Whitewash est parti d’une idée : un personnage, Anglo alcoolique endeuillé, ici joué par l’Américain Thomas Haden Church. Puis d’un accessoire : une déneigeuse comme celle de Léopold Z.

Emanuel Hoss-Desmarais se destinait au cinéma quand la publicité l’a aspiré. Il a ensuite travaillé pendant quatre ans sur l’écriture d’un premier long métrage avant que l’envie de le mettre de côté, pour en faire un autre plus simple, s’impose. Résultat : Whitewash, premier long métrage d’un gars d’expérience, produit par la formidable équipe de micro_scope (Incendies, Monsieur Lazhar) et projeté dimanche soir au Festival international du film de Karlovy Vary, dans la magnifique grande salle de l’Hôtel Pupp.

C’est parti d’une idée : un huis clos à un seul personnage, Anglo alcoolique endeuillé ici joué par l’Américain Thomas Haden Church (Sideways). Puis d’un accessoire : une déneigeuse comme celle de Léopold Z. Celle-ci a imposé son décor : l’hiver, dans quelques arpents de neige au Témiscamingue. La culpabilité, thème choisi par le cinéaste et son coscénariste Marc Tulin, a ensuite convoqué la présence d’un deuxième personnage, un francophone (Marc Labrèche, à contre-emploi) qui sera sauvé du suicide puis tué accidentellement par le premier enivré aux commandes de sa machine pelleteuse. D’où la fuite dans le bois, l’enlisement de la déneigeuse, l’attente isolée marquée par la faim, la peur et, par-dessus tout, la culpabilité. À intervalles réguliers, des flash-back nous éclairent sur les motivations du survivant et contribuent à la formation d’un puzzle psychologique raffiné.


« En confiant le rôle à Thomas, j’ai su qu’on irait chercher une sympathie immédiate auprès des spectateurs, à cause de son côté bon enfant », m’expliquait Emanuel Hoss-Desmarais au chic bar du Pupp, quelques minutes après la projection. Le cinéaste craignait en effet que le spectateur ne s’attache pas au personnage, le juge avant d’entendre l’ensemble des faits. « Dès l’instant où il a parlé pour la première fois au téléphone avec Manu, Thomas s’est impliqué dans le processus, l’appelait régulièrement pour explorer avec lui le personnage », précise le producteur Luc Déry, également présent ici en République tchèque, en compagnie de sa partenaire chez micro_scope, Kim McCraw. « Il n’a pas fait ça en dilettante, il a pris ce travail très au sérieux. »


La dualité linguistique, absente du scénario initial, a pris forme lorsque, dans un virage à 180 degrés, Hoss-Desmarais a choisi Marc Labrèche pour jouer le prophète de malheur. Le film a pris une autre couleur, au fur et à mesure que la vedette du petit écran s’est approprié les dialogues, les a traduits dans ses propres mots, injectant du coup un supplément de sens à leur rapport.


Les Coen dans le rétro


Impossible de ne pas penser aux frères Coen en voyant Whitewash. Certes, le style de Hoss-Desmarais, direct et poétique à la fois, diffère du leur. On retrouve néanmoins dans cette fable ironique sur la mort et la survie le parfum d’essence si caractéristique de Blood Simple et Fargo. Le cinéaste se réjouit de la comparaison, mais plaide l’homicide involontaire : « Ça n’était pas notre but », dit celui qui s’est davantage laissé inspirer par There Will Be Blood, dans lequel, comme ici, la terre joue un rôle très important. En effet, dans son purgatoire sylvestre, le héros semble fusionner avec elle.


Hoss-Desmarais est le fils de Gabriel Hoss, un cinéaste québécois d’origine égyptienne qui a surtout travaillé dans le documentaire, notamment à l’ONF, et a réalisé 128 épisodes de la populaire série Comment c’est fait ?. Grâce à lui, Emanuel a été exposé dès l’enfance aux films de Murnau, de Wilder, de Ford. « J’ai été vraiment chanceux d’avoir une éducation cinématographique riche », dit celui qui ne renie en rien sa carrière en publicité, « le meilleur gym au monde ». Kim McCraw, qui dans sa carrière de productrice a accompagné les débutants Louise Archambault (Familia) et Stéphane Lafleur (Continental, un film sans fusil), était abasourdie par sa maîtrise de soi sur le plateau : « Il connaissait la plupart des membres de son équipe, il était comme un poisson dans l’eau. Pour un premier long métrage, c’était impressionnant. » LucDéry fait remarquer : « Il avait passé plus de temps sur un plateau que bien des réalisateurs qui ont déjà tourné cinq longs métrages. »


Whitewash marque pour micro_scope une première incursion dans le cinéma anglo-saxon. Est-ce que les carrières internationales d’Incendies et Monsieur Lazhar ont ouvert la voie ? « On a commencé le développement de Whitewash avant que le monde anglo-saxon nous connaisse, précise Kim McCraw. Emanuel est venu nous présenter le projet et on avait envie de travailler avec lui. On le connaissait par l’intermédiaire d’André Turpin [qui signe la magnifique photo du film]. Puis, on a vu les publicités et les courts métrages qu’il a réalisés. Il y a vraiment une signature. Les pubs qu’on aime [dont la plus récente campagne Familiprix], ce sont les siennes. »


« Depuis un bout de temps, nous avions projet de tourner un film en anglais », ajoute Luc Déry. Plusieurs cinéastes les avaient contactés, mais c’est l’originalité et le haut potentiel du projet d’Emanuel qui leur a donné envie de dire « Go ». « Faire le saut par l’entremise d’un film québécois, avec un réalisateur francophone bilingue, et une histoire qui au niveau du ton coulait de source en anglais… on voyait là une bonne façon de tester la température de l’eau. » Ici à Karlovy Vary, elle est chaude. Whitewash prendra l’affiche au Québec au novembre.


 

Martin Bilodeau est en République tchèque à l’invitation du Festival international du film de Karlovy Vary.

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