Cinéma - Perdre la boule (miroir)

Les femmes, les Afro-Américains et les homosexuels ont adopté le disco pour célébrer la révolution sexuelle.
Photo: Cinéma du Parc Les femmes, les Afro-Américains et les homosexuels ont adopté le disco pour célébrer la révolution sexuelle.

La décennie 1970 fut marquée par cette musique frénétique. Phénomène de pistes de danse, le disco est vite devenu une révolution sociale et culturelle. Elle allait tout balayer sur son passage, fragiliser la suprématie du rock et casser les habitudes des compagnies de disques comme des radios commerciales. Le documentaire The Secret Disco Revolution, du cinéaste torontois Jamie Kastner, présenté au Cinéma du Parc, relate cette époque bénie par les uns, honnie par les autres.

L’ascension fut prodigieuse et sa déchéance, spectaculaire. Dans une approche chronologique et un point de vue surtout new-yorkais, The Secret Disco Revolution explique les origines de cet ouragan, mélange de soul, de funk et de pop. Sur un ton parfois ironique, le cinéaste convie universitaires et journalistes à illustrer à quel point les femmes, les Afro-Américains et les homosexuels ont adopté le disco pour célébrer la révolution sexuelle, les droits civiques, ou le simple plaisir de dominer les palmarès.


Dans ce documentaire assez sage constitué surtout d’entrevues et d’archives, Alice Echols, auteure de Hot Stuff : Disco and the Remaking of American Culture, s’inscrit en faux contre ceux qui n’y voient que trivialités, trémoussements et pantalons trop serrés. Pour elle, Love to Love You Baby, chanson langoureuse de celle qui fut sacrée reine du disco, Donna Summer, est « a musical critique for the feminist crusade against three-minutes sex [une critique musicale pour la croisade féministe contre le sexe de trois minutes] ». Quant à ceux qui croient que les hymnes du groupe Village People comme In the Navy ou YMCA ne sont que des célébrations du travail sur les bateaux ou de la franche camaraderie, le parolier Henri Belolo, un des créateurs de cette vitrine des fantasmes gais, a des nouvelles pour eux…


Faire ses preuves sur les pistes de danse


Il est bien sûr question de musique dans ce film qui détaille la stratégie des artistes, court-circuitant les canaux traditionnels en s’imposant d’abord sur les pistes de danse pour ensuite atteindre un large public, parfois même sans l’appui des radios. On passe aussi en revue le phénomène des « one hit artists » comme Gloria Gaynor (I Will Survive), Thelma Houston (Don’t Leave Me This Way) et Martha Wash (It’s Raining Men). Elles évoquent ce moment à la fois glorieux et maudit, s’y retrouvant un peu prisonnières.


Beaucoup évoquent les excès du Studio 54, célèbre discothèque de New York où il n’était pas rare de voir des stars forniquer avec des barmans ou des serveuses, et le plus souvent le nez bien poudré… Le cinéaste insiste beaucoup sur l’influence musicale de l’endroit, laissant (sciemment ?) de côté tout un pan de l’histoire du disco.


« Après New York, Montréal était la plus grande ville disco », affirme Steve Galluccio, dramaturge (Mambo Italiano), mais aussi scénariste de Funkytown, illustration de la page glorieuse et décadente du disco montréalais réalisée par Daniel Roby. « Beaucoup de producteurs et de chanteurs testaient leurs chansons à Montréal avant New York ; si ça marchait ici, ça pouvait marcher ailleurs. Et les New-Yorkais venaient nombreux faire le party, plus en sécurité que dans leur propre ville. »


Ces fêtards, pas mal plus dévergondés que le John Travolta du film Saturday Night Fever en 1977, retrouvaient l’euphorie qui régnait à New York, les bars de la rue Stanley, dont le célèbre Limelight, devenant des espaces de grande tolérance, « un refuge pour les gais dans un Montréal assez homophobe », selon Steve Galluccio.


Excès élitistes


Cette frénésie, la chanteuse Patsy Gallant s’en souvient très bien, tout comme ses dérives. « La coke était disponible partout, et de bonne qualité, se rappelle la célèbre interprète de Sugar Daddy et From New York to L.A., une des premières à pousser la note disco en français. C’était élitiste, car le bum de la rue n’en avait pas les moyens. C’était une façon de montrer sa richesse et ceux qui en ont trop pris ont tout perdu. Je ne m’en cache pas, j’ai fait la fête, j’avais 25 ans, mais j’ai vite arrêté : j’haïssais ça ! Ma vraie drogue, c’est encore et toujours la scène. »


La fin de la récréation est pourtant décrétée de façon brutale. « En 1979, la société a décidé que le disco était mort et il ne fallait plus prononcer son nom », se souvient Steve Galluccio. À preuve, l’événement « Disco Sucks », le 12 juillet 1979 dans un stade de baseball de Chicago, où un animateur de radio réduit au chômage à cause du disco fait exploser une boîte de disques, manifestation ouvertement raciste, misogyne et homophobe. « Cette haine, je l’ai sentie, admet Patsy Gallant. Les rockers nous détestaient, ils ne vendaient plus de disques et voulaient reprendre leur place. »


Et alors que tout était disco, des meubles aux vêtements, la saturation a eu raison de la passion, l’appellation s’est transformée (place au dance et à la house music), les boules en miroir ont été rangées, et beaucoup regardent en arrière avec un mélange de joie et d’amertume. Comme le résume Steve Galluccio, « 1980, c’était un immense lendemain de veille. »


 

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