Un Vian saoulé par les images et les idées

Romain Duris et Audrey Tautou ne semblent pas croire à leurs personnages, tandis qu’Omar Sy se démarque dans L’écume des jours, l’adaptation cinématographique du roman de Boris Vian.
Photo: Films Séville Romain Duris et Audrey Tautou ne semblent pas croire à leurs personnages, tandis qu’Omar Sy se démarque dans L’écume des jours, l’adaptation cinématographique du roman de Boris Vian.

Publié en 1947, L’écume des jours de Boris Vian, son roman le plus connu, voire son chef-d’oeuvre, constitue une lecture presque obligée au passage de l’adolescence. Le livre, à la fois romanesque et fatal, fleur bleue et grinçant, d’une poésie verbale délicieuse, vous laisse à l’âge tendre des papillons au coeur. Il n’est pas dit qu’il ait si bien vieilli, à moins que ce soit l’adulte en nous qui… que… Alors, s’y replonger avant de voir l’adaptation du cinéaste Michel Gondry procure une sorte de déception. Le film en fournit une autre, et plus grande. On reste effectivement dans l’écume. À d’autres, les clapotements furieux des marées.

Le maître d’oeuvre d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind semblait le candidat idéal, lui si visuel, si bricoleur, si fou braque, comme Vian en somme. Jongleur d’images sur jongleur de mots. Mais…


L’écume des jours est un film encombré. D’idées, de mécaniques, d’effets spéciaux, d’éléments de décors biscornus, d’écrans, de plans rapides, de notes de musique. Nous voici emportés dans un maelström. Gondry vient du clip et il ne nous le laisse jamais oublier, tant c’est dense et tant ça déboule, avec des fulgurances nombreuses, mais une quête du bizarre finalement appliquée. L’émotion, substance fragile, n’y survivra pas, la poésie non plus. Les acteurs deviennent des éléments d’un Grand Tout sursaturé.


Très proche du roman, remarquez, ce film, avec les amours de Colin et Chloé, la passion du héros pour le jazz de Duke Ellington, le pianocktail qu’il a inventé, la souris qu’il a adoptée. Et, bien sûr, l’icône Jean-Sol Partre, inspirée d’on sait qui, philosophe dont l’ami Nicolas (Gad Elmaleh) est si fou qu’il se ruine en pièces de collection, en manuscrits, et délaisse sa douce (Aïssa Maïga).


L’époque est d’un temps et de l’autre, entre 1947 et aujourd’hui. Un tas d’écrans surgissent alors que Vian avait écrit L’écume des jours avant l’apparition de la télé. Mais pourquoi pas ?


Certains trucs marchent : la maison qui se contracte sous la tristesse ; d’autres sont trop kitsch : le nuage de l’amour qui emporte les amoureux comme dans un manège.


Romain Duris (Colin) et Audrey Tautou (Chloé), avec des personnages dont les amours roses deviendront ternes avec la maladie de madame, semblent ailleurs. Ils ne croient pas à leurs rôles. Nous non plus. Les décors les broient. Gad Elmaleh joue son personnage d’obsédé de Partre dans un registre plus proche du mime, façon Keaton, mais il semble le seul à habiter cette planète-là. Si une figure surnage, c’est celle d’Omar Sy, acteur statufié depuis le succès d’Intouchables, dont la chaleur humaine, le rire, la générosité parviennent à percer la forêt des décors. Dans son rôle de cuisinier farfelu, d’ami, de sage à demeure, il prend presque vie.


La dernière partie, plus sombre et grinçante, alors que tout se désagrège et que l’appartement rétrécit, aurait pu dégager un lyrisme de mélancolie, mais l’ivresse visuelle emporte tout sur son passage, à un rythme d’enfer. On admire d’ailleurs un moment la créativité sans bornes dont a fait preuve Gondry dans ce Paris qu’il a voulu enfanter autant par Prévert que par Vian, mais il nous saoule là où il aurait mieux fait de se mettre à l’écoute de la note bleue.


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